Hommages & témoignages

Récit du voyage du souvenir
effectué en juin 2009

VOYAGE SUR LES SITES DES OFLAGS IID et IIB, 59 ANS APRES.

Olivier Lenormand travaille avec Etienne Jacheet depuis neuf ans. Ils ont eu de nombreuses fois l’occasion
de discuter des recherches entreprises par Etienne au sujet des camps d’officiers prisonniers pendant la seconde guerre mondiale. De con côté, Olivier a eu le récit de son père qui était enfant pendant la seconde guerre mondiale, mais qui, après plus de 60 ans, en garde un vif souvenir. Son oncle a été requis en Allemagne,
dans le cadre du STO, mais il ne lui en a jamais parlé. Apprenant qu’Etienne retournait cette année en Pologne, Olivier lui a demandé de l’accompagner. Il était déjà venu dans ce pays en 1991, au cours d’un voyage d’étude et il était également curieux de voir les progrès accomplis depuis 18 ans. Andrée Chapelle, femme de l’officier français, Fernand Chapelle, prisonnier à l’Oflag II D, puis à l’Oflag IIB, a souhaité voir les camps où son mari
a vécu 5 années de captivité, de l’âge de 27 ans à l’âge de 32 ans. Andrée a participé à ce voyage, accompagnée de sa fille, Christine Legoux. Fernand Chapelle ne parlait pas de ses années de captivité à sa femme
et à ses enfants, comme beaucoup d’autres prisonniers. Ses souvenirs sont partis avec lui.
Les quelques informations qu’Andrée a eues figurent dans les quelques cent lettres que son ami, puis son fiancé, Fernand, lui a écrites, au cours de ces cinq années. Oui, Andrée et Fernand se sont fiancés par lettre au cours
de ces cinq années. Ils se sont promis l’un à l’autre par lettres lues par la censure… lettres écrites au crayon noir obligatoirement pour faciliter la tâche des censeurs : ils leur suffisaient de gommer les passages leur paraissant suspects. Ont-ils gommé souvent dans cette correspondance où un homme et une femme faisaient à chaque fois un peu plus connaissance et préparaient les jours meilleurs ? Quelques années après la disparition de son mari, en écrivant ses souvenirs, Andrée a relu les lettres et a eu connaissance de l’Amicale, de son site internet.
Ses petits enfants, très demandeurs de ses souvenirs de la guerre, ont poussé Andrée à faire le voyage
à l’Oflag IID et IIB, avec Christine. Nous voilà tous partis avec Etienne Jacheet en Pologne.
Pourquoi la Pologne ? L’Oflag IID et IIB était jusqu’en 1945 en Allemagne et plus précisément en Poméranie.
Ce territoire est devenu polonais après 1945. A notre première étape, Stettin (en allemand) ou Szczecin
(en polonais), nous prenons le Docteur Boleslaw Pawlowski qui nous accompagnera dans notre périple.
Bolec est médecin neurologue à la retraite ; il parle français remarquablement ; il connaît bien Etienne
et le travail qu’Etienne fait pour conserver la mémoire de ces cinq années de captivité des officiers français
de l’Oflag IID et IIB. Etienne nous fait prendre une petite route pour nous montrer une grange où les prisonniers français ont couché une nuit, durant leur déplacement à pied d’un Oflag à l’autre. Ce bâtiment fait partie d’une exploitation agricole ce qui était déjà le cas à l’époque. Nous arrivons à Gross-born (en allemand),
Borne Sulinowo (en polonais) où se trouve l’oflag IID (le chiffre II signifiait, pour les allemands, région militaire N° 2 et les lettres A, B, C ou D, le camp lui-même). Nous retrouvons le Capitaine Adam Suchowiecki,
chargé des relations publiques pour le régiment d’artillerie de la caserne d’Arnswalde (en allemand),
Choszono (en polonais). Adam nous accompagnera durant toute notre visite. Lui aussi connaît très bien Etienne depuis 10 ans. La région est belle. Le paysage se compose de zones boisées, de champs et de nombreux lacs.
Les routes sont bordées de très beaux tilleuls. En mai 2009, le soleil brille, la végétation est luxuriante, boisée, beaucoup d’oiseaux et tout particulièrement des garrots à œil d’or (canard qui niche dans des troncs d’arbre creux). Le calme est bucolique. Olivier et Etienne ont cherché à observer des castors autour d’un petit lac,
à côté de l’Oflag. Ils ont vu les habitations de ces adorables bûcherons, mais pas les habitants, les castors.
Nous osons à peine dire que l’endroit devait être agréable…. Il est vraiment difficile d’imaginer qu’il n’y avait pas de végétation à l’époque, alors que la forêt recouvre les lieux. Charles Coutelier, dans le journal Paris Soir du 18 juillet 1941, dans un article intitulé « Je viens de vivre une journée avec ceux de l’Oflag IID » écrit :
« La camp a été monté sur une vaste étendue sablonneuse, entourée de pins ; les bourrasques giflent
les baraques. » Fernand Chapelle, Block IV, (le père d’Etienne Jacheet était au Block III) écrit à Andrée :
« Oflag IID une aire de barbelée, surveillée de miradors et divisée en 4 blocks de 10 à 20 baraques chacun,
en planches, aux toits laissant filtrer l’eau. Dehors, des rondins sur le sable pour ne pas trop s’enfoncer
dans la boue dès qu’il pleut. » Nous visitons le site de l’Oflag IID, accompagnés par l’ingénieur forestier qui a fait des recherches et publié un livre sur le IID. On nous indique les limites du camp, l’entrée, les emplacements de certains baraquements, le seuil d’une chapelle. Il ne reste que quelques briques qui constituaient les cheminées et une grande quantité de barbelés. L’émotion est au rendez-vous. Roger Ikor (Block III) écrit dans son livre « Pour une fois écoute, mon enfant » : « Il y avait naturellement les barbelés sur l’extérieur, épais, hauts, denses, rien que de normal. Mais à l’intérieur même du camp, séparant les Blocks, se dressaient d’autres barrières barbelées, infranchissables. Si incroyable que cela paraisse, il nous était interdit de communiquer
de Block à Block, à travers ces minces clôtures ; des sentinelles faisaient les cent pas tout du long. »
Il est possible de reconstituer mentalement l’Oflag : en raison de la pente naturelle du terrain, les baraquements étaient installés en escalier à l’image des cultures réalisées en montagne. Nous passons ensuite devant le cimetière russe situé à quelques dizaines de mètres de l’Oflag, le long du Block IV.
Etienne nous apprend qu’il y a onze mille russes enterrés ici. Olivier pense au cimetière américain de Colleville s/mer qu’il connaît bien car situé à 20 Km de chez ses parents. Toutefois ici, près de l’Oflag IID, ces soldats russes, tués par les allemands, semblent avoir été oubliés par leur pays d’origine : pas de mémorial,
pas d’allées entretenues, perdus dans la forêt depuis plus de 65 ans. Seules les croix de bouleaux qui matérialisent le lieu atténuent cette sensation d’oubli. Sur la route d’Arnswalde (Oflag IIB), nous visitons
à Woldenberg le musée dédié à la mémoire des prisonniers polonais de l’oflag IIC. Ce musée est extraordinaire :
il retrace la vie des prisonniers, leurs activités, les baraquements, la répartition des camps de prisonniers
à travers l’Allemagne nazie. Après la visite de Gross-Born, tout le puzzle se met en place. Pour quelle raison cette permutation ? Demande de Pétain ? Evasions ?. Dans tous les cas, les enfants de ces prisonniers polonais
et français travaillent ensemble désormais au devoir de mémoire. Tous, Etienne, Adam, Bolec, l’ingénieur forestier, l’armée polonaise, ont bien compris que nous pouvions ensemble favoriser cette mémoire.
Et nous assistons, le 1er juin 2009, à une conférence sur les soldats français et polonais détenus dans les oflags de Poméranie, organisée par le lycée de Choszczno en présence d’élèves, de professeurs de ce lycée et d’autres personnes intéressées par cette période. Etienne Jacheet fait partie des intervenants. L’un des intervenants montre des photos inédites, prises au IID sur l’enterrement d’un officier français. Etienne prend contact
avec cette personne pour échanger à l’avenir d’autres informations. Au centre de Choszczno, un monument
est érigé en mémoire des prisonniers de l’Oflag. A l’entrée de la chapelle du presbytère de la ville,
une plaque est posée, la même qui est installée aux portes de l’Oflag de Gross-Born. Les bâtiments du IIB sont actuellement occupés par l’armée polonaise, le régiment d’artillerie du roi Wladislav IV. Nous sommes reçus très aimablement par le colonel Tomasz Piotrowski. Il nous fait visiter la caserne, le musée du régiment.
Andrée CHAPELLE dépose une gerbe devant le monument dédié aux prisonniers de l’Oflag IIB sur lequel flottent le drapeau polonais, celui du régiment du roi Wladislav IV et le drapeau français. Les bâtiments ne semblent pas avoir subi de véritables changements depuis toutes ces années : quatre bâtiments, un par block se faisant face deux à deux de part et d’autre d’un terre plein ; sur le troisième côté le gymnase « La Turnhalle » ;
sur le quatrième, une clôture barbelée. Le sol des couloirs est fait en carrelage. Roger Ikor résume bien notre propre impression en écrivant : « Nous regrettions les espaces de Gross-Born en dépit de la pouillerie…
mais le logement était infiniment plus confortable, plus civilisé qu’à Gross-Born….. des escaliers… depuis deux ans la notion même d’escalier nous était sortie de l’esprit… une grande glace en pied au bas de l’escalier...
Il y avait deux ans que nous ne nous étions pas vus ainsi tout entier …. » 5 ans de sa vie, 5 ans de sa jeunesse,
5 ans croqués de pleine vie, 5 ans d’enfermement, 5 ans de loisirs forcés, 5 ans sans travailler, sans aimer,
sans découvrir, sans construire, 5 années perdues… Ces personnes françaises et polonaises qui ont donné
5 années de leur vie méritent que les générations suivantes préservent la mémoire des prisonniers
et que ces générations suivantes continuent à faire vivre leur souvenir et que le « jamais plus » soit réel.
C’est finalement ce que ce voyage nous a appris, mais plus encore : que nous le fassions en bon intelligence
avec les polonais, Bolec, Adam, l’ingénieur forestier, le colonel Piotrowski et tous les autres. Merci à tous,
à Etienne Jacheet, à l’Amicale de l’Oflag IID-IIB et à nos amis polonais de nous avoir permis de vivre le chemin du souvenir et du futur.

Christine Legoux et Olivier Lenormand Juin 2009


Récit du voyage du souvenir
effectué en Septembre 2009

Voyage en Poméranie - 16-20 septembre 2009

En réponse à l’invitation du proviseur du lycée de Borne Sulinowo et des autorités municipales de la ville
pour l’inauguration du nouveau nom de l’établissement « Bohaterów Oflagu II D » («aux héros de l’Oflag II D»), nous nous associons au séjour proposé par Etienne Jacheet et sa femme Béatrice, pour retrouver ainsi les traces de nos pères, officiers prisonniers dans ces deux camps de Poméranie, les oflags IID-IIB. Orly, 7 h 30 ;
Berlin, 9h30 ; Szczecin (Stettin), 13h…Nous sommes déjà en Pologne et goûtons au dépaysement en traversant de magnifiques forêts sous un soleil éclatant. Notre petit groupe de 4 a tout loisir de faire plus ample connaissance lors de ce parcours en voiture de Berlin à Stettin. Un petit crochet à Grünberg nous permet
de découvrir ce ravissant village où nos pères firent halte lors de la grande marche Arnswalde-Soest de janvier à mars 1945. Curieux décalage dans le temps : le village présente un aspect très champêtre sous ce soleil
de septembre. Tout est vert, lumineux, calme ; quelques villageois passent devant nous pour aller déjeuner.
Ils ne savent rien de ces journées de février 1945 où quelques milliers d’officiers français, en colonnes encadrées par des soldats allemands, avaient fait halte pour dormir dans des hangars et des remises attenants
à cette grande ferme, en plein centre du village. Rien n’a beaucoup changé semble-t-il. On essaie d’imaginer tous ces hommes, fatigués, avec la faim au ventre, essayant de trouver un abri face au froid terrible de cet hiver 45… Dans le parc, derrière une grande bâtisse, ancienne demeure du châtelain du village, trône un hêtre majestueux d’une envergure de plusieurs mètres de diamètre, témoin muet de ces pages d’histoire dont tous
ces soldats furent les acteurs. A Stettin, arrêt chez M. Boleslaw Pawlowski, ami des Jacheet, ancien colonel
de l’AK (la résistance polonaise de la dernière guerre) qui nous reçoit amicalement. Le drapeau français flotte sur une hampe dans son jardin. Il nous convie au restaurant. Nous aurons l’occasion, lors de notre retour,
de faire plus ample connaissance avec ce monsieur de 86 ans, toujours actif et engagé avec ses amis de l’AK.
Il nous apprend que le jour suivant, il est convié à une importante cérémonie commémorant le massacre
des officiers polonais de Katyn, par les troupes soviétiques. Nous repartons pour Borne Sulinowo où nous arrivons à 17h 30. L’itinéraire est des plus agréables car nous longeons de très beaux paysages : forêts de pins sylvestres, de hêtres et de bouleaux aux couleurs verdoyantes, avec de temps à autre des trouées laissant apparaître d’immenses lacs, bleu sombre, sur lesquels quelques canards ou cygnes semblent tranquillement
s’y promener. A ces forêts, succèdent aussi de grands espaces vallonnés, tantôt en prairies, tantôt en labours.
Il n’est pas rare d’y voir des biches ou des chevreuils. Partout, se laissent deviner les traces des derniers grands glaciers du quaternaire, avec leurs croupes morainiques. Dans les villages, les maisons ont gardé leur architecture germanique, dont la forme massive et rectangulaire, large et haute, leur donne une dimension assez imposante. Beaucoup d’entre elles semblent avoir été restaurées et deviennent coquettes, d’année en année, nous dit Etienne. De jolis jardins les entourent. Sur de nombreux poteaux électriques, les nids de cigognes témoignent de la présence habituelle de ces beaux oiseaux, déjà partis vers le sud. Le village de Borne Sulinowo est tout aussi séduisant. Bien situé à l’orée de la forêt, les artères sont bordées de pins et là encore,
nous avons cette impression de paix, de calme, de beauté, d’une nature décidément très attachante.
Comment imaginer dans un tel décor, une multitude de soldats allemands, réunis ici dans des casernes aujourd’hui restaurées et colorées, pour d’importantes manœuvres destinées à des préparatifs de guerre ?
Il nous faut beaucoup d’imagination pour recomposer un contexte militaire et guerrier dans un village aujourd’hui véritable écrin de nature pour le repos, les randonnées, la chasse ou la pêche…
Notre hôtel est superbe et domine un vaste lac où quelques bateaux sont amarrés. Après une rapide installation dans nos chambres respectives, nous sommes attendus pour le dîner où nous faisons connaissance avec
Mme la Maire et son conseiller municipal, Dariusz Czerniawski, ainsi qu’avec le proviseur du lycée.
Etienne connaît tout le monde et nous présente à nos hôtes. Dès le repas, nous évoquons les cérémonies
du lendemain et échangeons sur nos parcours respectifs. Etienne est mis au courant des derniers changements survenus dans la ville depuis son dernier séjour. Le lendemain, nous sommes à pied d’œuvre dès le petit déjeuner servi à 8h. Nous retrouvons de nombreux élèves et des personnalités devant l’église, pour la messe de 9h. Etienne nous fait remarquer que les locaux de l’église sont les anciens locaux du centre culturel soviétique. La cérémonie religieuse est solennelle : trois porte-drapeaux de l’AK sont présents, debout dans le chœur
face à trois élèves portant l’étendard de l’école, brodé avec le nouvel écusson du nom de l’oflag II D.
A 10h après l’office, des cars nous attendent pour nous rendre devant les deux monuments polonais et français, dédiés aux anciens prisonniers de cet Oflag II D, de « Gross Born ». Une cinquantaine de personnes,
toutes générations confondues, élèves et personnalités diverses, sont présentes et participent aux différents dépôts de gerbes de fleurs aux couleurs polonaises, devant les monuments. Notre petit groupe français dépose
à son tour une gerbe de fleurs tricolores devant le monument dédié à J. Rabin, ainsi qu’une bougie comme
il est de tradition en Pologne, au son de la Marseillaise. L’instant est particulièrement émouvant.
Le garde forestier ponctue cette cérémonie par un discours, expliquant le contexte historique de ce camp dont les vestiges sont à peine visibles aujourd’hui : quelques pavés marquent l’emplacement des voies ferrées et de l’arrêt du train. Il nous faudra aller beaucoup plus loin au cœur de la forêt, le surlendemain, pour véritablement découvrir les traces de l’emplacement des blocs. Là encore, il faut souligner le contraste entre
la beauté de cette forêt, le lac entrevu à travers les frondaisons, les sentiers de sable blanc, et les différents récits relatant l’histoire de cet Oflag rassemblant plus de 3000 officiers, d’abord français jusqu’en mai 1942,
puis polonais jusqu’en 1945. Beauté des lieux s’opposant à la tristesse d’un passé encore proche dont le cadre représentait l’exil, la captivité, les privations pour tous ces jeunes hommes que la défaite rendait si amers.
La commémoration se poursuit lors d’une seconde étape dans la forêt, auprès d’une croix dont la tête de Christ est entourée de barbelés, marquant le centre du camp. Nous sommes cette fois à proximité du cimetière russe, marqué par de nombreuses croix de bois. Etienne nous explique qu’il y avait aussi un camp de soldats soviétiques, à proximité du camp français. Ces derniers étaient privés de nourriture par les Allemands
qui les traitaient comme du bétail. (Staline n’avait pas signé la Convention de Genève). Les prisonniers français voyaient, à deux pas de leur propre camp, les soldats enterraient sommairement leurs morts.
Ce sont les Polonais qui ont entrepris, en 2003-2004, cet énorme travail en ouvrant ces fosses pour dénombrer tous ces soldats et leur donner une sépulture plus digne. Nouveau dépôt de gerbes de fleurs, chaque fois portées par des élèves du lycée et des personnalités de la ville. A midi, nous sommes de retour et nous retrouvons
au lycée pour assister à la cérémonie de l’inauguration. Nous sommes très nombreux dans la vaste salle
de spectacle du lycée. Sur l’estrade, une cabane en rondins de bois, décorée sobrement par des sapins
et des branches de bouleau, représente une chambre d’un bloc de l’oflag. Plusieurs moments forts et émouvants marquent cette cérémonie : de nombreux discours dont celui des autorités municipales auxquels répond Etienne dans un discours traduit au fur et à mesure par l’interprète, un enseignant du lycée voisin.
Aux nombreux témoignages d’anciens de l’AK, d’enfants d’officiers polonais captifs à l’oflag, succèdent des remises de cadeaux, et le très beau spectacle joué par les élèves du lycée. Ces derniers, en uniforme de soldats, évoquent la captivité dans le camp avec les moments forts de ces journées de prisonniers : l’arrivée du courrier, les activités diverses, sport, théâtre, chants, poésie et musique… Des jeunes filles interprètent des saynètes,
des danses, des poèmes… Deux d’entre elles jouent merveilleusement un extrait des « Quatre saisons »
de Vivaldi, au violon et au violoncelle. Ce fut un grand moment qui souligne à quel point les autorités de la ville ont souhaité marquer leur vif intérêt accordé à ce camp, témoin des journées tragiques de leur histoire
et aussi de la nôtre. Professionnalisme des enseignants, travail soutenu des élèves, engagement du proviseur…
autant de marques de l’importance qu’a revêtue cette journée pour tous les participants. Notre présence était attendue et notre participation était bienvenue. Mais à 15 heures, la cérémonie n’est pas encore terminée.
Il reste encore le dévoilement de la plaque apposée sur le mur du lycée, la plantation de trois arbres
par les témoins ou descendants de l’oflag, la visite de plusieurs salles du lycée, transformées en musées
avec photographies, lettres, objets et documents divers en provenance de l’oflag …Enfin, nous sommes conviés à nous rendre à l’ancien hôpital de la ville, transformé en maison de retraite pour personnes âgées dépendantes.
Là un repas nous attend ; une cinquantaine de convives sont présents. A la fin du repas, une dernière intervention de notre équipe pour proposer le jumelage du lycée avec un ou des lycées français et surtout
la possibilité d’établir des relations avec le centre pour l’Unesco de Pologne, permettant ainsi aux élèves de découvrir les valeurs de l’Unesco liée à la paix et aux droits de l’Homme. Notre soirée à l’hôtel se prolonge par des discussions avec Dariusz Czerniawski qui a recueilli de nombreuses photographies qu’il nous fait découvrir. Un couple de Polonais, venu spécialement pour cette inauguration, tient aussi à nous montrer les documents concernant la vie de leur père dans l’oflag. Nous découvrons à quel point la fin de la guerre pour les Polonais
ne signifie pas pour autant le retour de leur père dans les familles. L’occupation soviétique a laissé certains
de ces officiers loin de chez eux. Ce n’est que dix ou quinze ans plus tard que certains d’entre eux reviendront enfin ! Nous quittons la petite ville de Borne Sulinowo à 8h le lendemain matin. Une nouvelle étape de notre voyage nous attend à une centaine de kilomètres de là, Choszezno, l’ancienne ville d’Arnswalde où se trouve l’oflag II B. C’est dans cet oflag qu’ont été dirigés les officiers français de l’oflag II D en mai 1942, lors d’un chassé croisé avec les Polonais qui les remplacent dans ce même camp. Une histoire commune entre nos deux pays dont 3000 officiers vaincus ont ainsi partagé la même captivité au cours de ces années de guerre.
Dès notre arrivée en fin de matinée, nous sommes reçus au lycée de la ville où Gabrielle, professeur de français, sera notre interprète auprès d’une classe de jeunes filles et garçons de première qui reçoivent une formation pour faire carrière dans l’armée, la police ou devenir soldats du feu. Etienne s’était engagé à faire une intervention auprès de ces jeunes pour leur expliquer l’histoire de cet oflag II B dans le contexte de la seconde guerre mondiale. Le public de ces jeunes est attentif. Mais il n’y a pas ou peu d’interactivité entre eux et nous. Peu d’entre eux connaissent ces évènements de la défaite de 1940. Un ou deux semblent avoir quelque connaissance sur le conflit. Nous ne restons pas assez longtemps pour pouvoir poser les questions concernant leur programme scolaire, leurs disciplines enseignées. Il est déjà midi et c’est un vendredi, autrement dit,
les élèves quittent l’établissement pour le week end. Pas de cantine non plus pour eux. Pour nous, au contraire, un repas est servi dans la salle à manger par les élèves de la section hôtellière. Excellent repas où nous pouvons deviser agréablement avec le professeur et le capitaine Malek qui nous a accueillis et nous guide durant
l’après-midi. Avant de quitter l’établissement, nous laissons encore une importante documentation de l’Unesco et expliquons au proviseur l’intérêt d’un jumelage avec un lycée français pour bâtir ensemble des projets communs d’éducation à la paix et au travail de mémoire. A 14h, nous nous rendons à Woldenberg pour visiter le musée de l’oflag II C, situé dans un ancien bloc restauré de ce camp, à l’emplacement même du camp.
Le musée est très complet et présente tout un ensemble de documents, objets, photos illustrant la vie de cet oflag occupé par les officiers polonais. Il est dommage de ne pas avoir de traduction française de tous ces écrits. Certes, il est aisé de se rendre compte de ce que fut la vie de ces hommes, mais notre frustration reste grande toutefois car on aurait aimé poser tant de questions pour comprendre et apprendre plus encore. C’est le lendemain matin que nous pouvons enfin faire la visite de la caserne polonaise dont les bâtiments actuels sont
à la fois ceux de l’ancienne caserne allemande et ceux des blocs I, II, III, IV de l’oflag II B dans lequel ont vécu nos pères. Le capitaine Malek nous guide. Nous sommes étonnés par le silence et le calme ambiant.
C’est samedi : la caserne semble bien vide. Nous ne ferons aucune rencontre, sinon le soldat de garde à l’entrée. Etienne est déçu. La messe habituelle n’a pas lieu car le prêtre n’est pas venu ! Décidément, la Pologne perd
ses rites ! Nouvelle émotion lorsque nous déposons notre bouquet de fleurs devant le monument commémorant la présence de ces officiers français dans ce camp. Etienne nous explique où se situait l’entrée du camp,
où était la chapelle, comment se déroulait l’appel qui rassemblait les 3000 officiers tous les matins dans la cour aujourd’hui très ombragée par d’immenses et magnifiques marronniers. Nous passons devant chaque bloc :
le III où était mon père, le II où était le père de Michèle, le I où était le père d’Etienne. Il nous montre les fenêtres qui correspondaient à l’emplacement de leur chambre respective. Je vois la fenêtre de la chambre 324 qui était celle de mon père, au 3ème étage derrière un grand marronnier. J’écoute ce silence et j’essaie d’imaginer leur vie à travers la correspondance de mon père que je suis en train de découvrir… En entrant dans le bloc IV pour visiter le musée polonais, nous découvrons les grands couloirs, les escaliers, l’accès aux caves…
La moindre voix résonne. On imagine aisément le brouhaha constant causé par les 700 hommes cohabitant jour et nuit dans chacun de ces bâtiments. En fond de cour, c’est un autre bâtiment avec ses pavés de verre
qui faisait office de chapelle et de salle de spectacle. C’est là qu’ils venaient nombreux prier à la messe,
quasi quotidiennement pour certains, ou qu’ils organisaient des représentations théâtrales. Certes, cet oflag était une ancienne caserne et en tant que telle, les officiers français ont sans aucun doute bénéficié d’un minimum de confort que n’avaient pas ceux d’entre eux qui étaient dans les bois dont les baraques étaient bien plus frustes. Mais c’était l’enfermement, les grands murs, les barbelés, les chiens, les sentinelles et une cour bétonnée bien exiguë pour 3000 hommes tenus de vivre ensemble pendant plusieurs années, dans l’attente
des lettres de leur famille et d’un dénouement plus heureux, très long à venir. Nous quittons la caserne d’Arnswalde pour revenir à Borno Sulinowo afin de visiter de façon plus approfondie l’emplacement du camp que nous n’avions pu faire lors des visites protocolaires. Nous disposons de 4 heures avant notre retour
à Stettin. Dans la forêt où nous nous rendons aussitôt arrivés, nous retrouvons Dariusz qui tient à nous accompagner et témoigne, une fois de plus, de son intérêt historique et de son amitié. Il échange longuement avec Etienne et nous informe des projets de la municipalité actuelle pour donner au camp un statut patrimonial. Nous effectuons alors une très longue promenade dans cette forêt qui abrita les baraquements
de cet oflag II D. Au sol, nous trouvons aisément les marques qui témoignent des emplacements des différents blocs : terre retournée, talus, alignement de briques, vestiges de vaisselle, de feux, de tessons de céramique, autant d’éléments qui nécessiteraient quelques fouilles archéologiques pour retracer tout le camp.
Certes la forêt a repris ses droits mais de ci de là, on repère un lavoir, des blocs de béton, des pavés, et même
des puisards…Avant de quitter ce lieu de mémoire, Dariusz nous demande de chanter avec lui la Marseillaise devant le monument d’André Rabin : émotion et larmes difficiles à retenir. Nous quittons Borne Sulinowo
à 16h après deux courtes haltes devant le lac où parfois ont pu se baigner les prisonniers, puis devant la petite gare voisine, dernière halte avant l’arrivée au camp. Stettin : 18h. Nous revoici chez l’ami d’Etienne
et Béatrice. Notre hôte, Boleslaw Pawlowski nous attend pour le repas du soir que nous préparons ensemble.
Nous évoquons nos journées d’inauguration, nos visites, et lui nous raconte les siennes. La soirée se passe agréablement en devisant tous ensemble. Nous quittons Boleslaw le lendemain matin à 10h pour l’aéroport
de Berlin où nous attend à midi notre avion pour Paris. Emotion, convivialité, sympathie, respect et amitié
ont ponctué notre voyage et notre rapide séjour dans cette Poméranie si lointaine et désormais si proche.
Nos amis Polonais nous ont accueillis avec infiniment de gentillesse et nous ont prouvé,
si toutefois nous en doutions, que ces pages douloureuses de notre histoire commune, s’inscrivent aujourd’hui dans une Europe qui se construit peu à peu dans un esprit de paix.

Marie-Claude ANGOT

5 octobre 2009

 

Je remercie vivement Etienne Jacheet de m’avoir conviée à ce voyage et de m’avoir guidée dans les méandres de l’histoire commune vécue par nos pères. C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai découvert Gross Born :
son sable doux, ses bois ; Arnswalde : froide caserne oppressante où l’on imagine les bruits des bottes ; Grünberg : avec sa bergerie, étape des 5 et 6 février 1945. Mon père citait plusieurs fois le nom dans son carnet noir, journal émouvant de la longue marche du 29 janvier 1945 d’Arnswalde à Soest. Et à ma grande surprise, Marie-Claude possédait le même carnet, celui de son père. Et nous allons en découvrir un autre exemplaire dans une vitrine du musée de l’oflag II C où n’ont été prisonniers que des officiers polonais !
Tous identiques, ces agendas 1944 avaient été envoyés par le « Comité d’aide aux prisonniers de guerre »,
situé à Genève. Emotion aussi de découvrir dans le sable de la forêt, à l’emplacement des blocs de l’oflag II D,
un fragment de faïence au décor fleuri bleu cobalt, portant encore le cachet « Hamage Nord ». C’était le motif typique de la faïencerie de « St Armand- Hamage Nord », fermée en 1952. Preuve matérielle qu’un officier français a reçu là un colis provenant vraisemblablement du nord de la France. Mais pour moi, le moment
le plus chargé d’émotion, s’est passé à Grossborn : le 19 septembre, lorsque nous entonnions la Marseillaise,
je réalisais brusquement que 69 ans plus tôt, mon père avait 28 ans (moi 10 jours) se trouvait là, prisonnier
de guerre et qu’il nous faudrait attendre presque 5 ans avant de nous connaître. Dans ces années sombres,
nos pères n’auraient pu imaginer qu’un jour leurs enfants pourraient être là, dans le camp, chantant notre hymne national. Au cours de ce voyage du souvenir, nous avons partagé beaucoup d’émotion.
Nous avons été reçus avec une chaleur incroyable par des amis polonais que nous ne connaissions pas, ce grâce à Etienne, qui a noué des amitiés profondes, au cours de ses différents séjours en Poméranie. Se connaître,
se comprendre, se respecter, c’est la meilleure voie pour construire la paix et nous sommes fiers de faire partie de cette même grande Europe.

Michèle CAUCHETEUR

3 octobre 2009