Evasions

L'atelier de couture et de faux-papiers

Sortir du camp était un problème, traverser l’Allemagne en était un autre.
La préparation de ce dernier problème se fit pendant plus de huit mois.

Etude des environs immédiats : le moyen le plus rapide fut de voler un jour dans une voiture de ravitaillement rentrée au camp une carte routière. De plus, des recoupements glanés ça et là au cours de conversations avec les ordonnances qui sortaient à l’extérieur, nous aidaient à nous représenter le pays constitué surtout de forêts. Il fallait envisager la marche à la boussole et, par suite, recevoir cet instrument dans des colis camouflés.

Nous avions chacun un code avec nos familles. En ce me qui concerne, je pus faire comprendre facilement
mes désirs et je recevais bien vite dans un colis de gros chocolats une petite boussole enrobée de chocolat,
car il était le meilleur moyen de le préserver des fouilles inopportunes. Ce ne fut que le soir de la sortie
que je dégustais cette délicieuse croûte, mettant ainsi à jour la petite aiguille aimantée qui devait me conduire fidèlement au but, à travers les épaisses forêts poméraniennes. L’indicateur de chemin de fer fut de même procuré par un camarade qui, au cours d’un transfert de camp, avait pu le soutirer dans une petite gare.
Cet indicateur était d’ailleurs complété par les suppléments d’horaire transmis par les journaux que les allemands avaient la bêtise de nous laisser lire. Ce qui importait d’ailleurs pour tous était de gagner Berlin,
d’où nous pourrions alors choisir exactement notre horaire.

Quant à la confection des vêtements civils, elle était préparée de longue date ; combien parmi nous avions
nos vêtements civils sans même aucune réalisation immédiate d’évasion. Les vêtements civils étaient
pour nous une nécessité de vie, car il ne fallait pas être pris au dépourvu si une occasion se présentait.
C’est ainsi que de nombreux camarades qui apprirent le dernier jour l’existence de notre tunnel, furent bien heureux d’avoir préparé des vêtements civils pour pouvoir le soir même tenter leur chance ; hélas !
les boches devaient en décider autrement. Nous renouvelions, d’ailleurs, ces vêtements au fur et à mesure
que les colis nous amenaient des éléments clandestinement. C’est ainsi, qu’au début, nous faisions des vêtements dans des couvertures ; un camarade, tailleur de métier, nous communiquait un patron-type et nous n’avions plus qu’à couper et coudre suivant ses indications. Puis, nous reçûmes par les colis des vêtements militaires facilement transformables ; soit des uniformes de chasseurs bleus où seuls les boutons étaient
à changer, soit des uniformes de Saint-Cyriens (ce fut mon cas) tout noir, sauf le pantalon rouge qui devait être teint. La teinture, je la recevais au fond d’un paquet de chicorée et une journée de dimanche où les fouilles n’étaient pas trop à craindre, nous procédions à la teinture dans une grande bassine, après s’être munis
de vinaigre (c’était le seul produit que la cantine vendait aux prisonniers) pour pouvoir fixer la teinte.
Le manteau noir de Saint-Cyrien était aussi facilement transformable et je pus m’en faire un magnifique manteau de voyage (seul le col était à ouvrir). Ces costumes se faisaient dans un coin de la chambre,
entre deux descentes dans notre tube, mais, il fallait être extrêmement prudent, car il y avait de nombreuses fouilles importunes, un système de guet fonctionnait.

Un jour, cependant, je crus bien mon manteau perdu. Le système de guet fonctionna mal et les boches entrèrent inopinément dans la chambre, alors que j’étais en train de mettre la dernière main à mon manteau. Inutile d’essayer de camoufler, même sous une paillasse, car il était probable que les fouilleurs allaient tout mettre sens dessus dessous. Je pris alors un portemanteau à ma portée et je suspendis en l’air, au plafond
de la chambre, mon manteau aux yeux de tous. Les allemands fouillèrent les moindres recoins de la chambre, mais ils n’eurent pas l’idée de lever la tête. Inutile de dire que j’eus très chaud cet après-midi et que cette fouille me parût bien longue, ayant un petit coup de cœur à chaque passage d’un allemand sous mon manteau...
Ils prirent beaucoup de bagatelles, mais laissèrent le principal : mon manteau.

La délicate question était justement de tenir ces vêtements civils à l’abri des incursions allemandes.
Certains les camouflaient sous leurs planches de châlits en faisant un deuxième plancher, mais la mèche fut vite éventée. D’autres les confiaient à des ordonnances dont les baraques subissaient moins de fouilles.
Pour nous, il était tout indiqué de les glisser dans notre sous-sol artificiel. Les derniers jours qui précédèrent
le jour « J », il fallut les repasser, rien de plus simple : deux lourds morceaux de fonte bien unis,
entre lesquels nous mettions une résistance électrique facile à confectionner. Un détail qui fut assez difficile
à résoudre fut celui de la coiffure. Tous les civils portaient en Allemagne des chapeaux mous : il ne s’agissait donc pas de se faire remarquer en allant voyager nu-tête ou avec une coiffure excentrique.
Il n’était pas facile de confectionner des chapeaux mous, car le patron de découpe était difficile à trouver.
Nous y arrivâmes cependant, et, avec une couverture à poils apparents, nous arrivions à confectionner de magnifiques chapeaux, la seule couture étant justement camouflée par les poils rabattus. Le ruban, impossible à trouver, était remplacé par une cordelière de lanières de couverture tressées, cela faisait très tyrolien.

Nous étions donc arrivés à une technique de vêtements civils très poussée, peut-être, car certains d’entre nous se firent reprendre à cause d’une tenue trop soignée pour le genre d’ouvriers pour lesquels ils essayaient
de passer.

A côté de l’atelier de couture, un autre avait une aussi grande importance, celui des faux papiers.
Les meilleurs dessinateurs furent mobilisés pour recopier à l’encre de Chine d’imprimerie les « Ausweiss »
et cartes de travailleurs étrangers en Allemagne. Les cachets avec l’aigle d’Hitler étaient confectionnés soit avec des pommes de terre, soit moins grossièrement, avec des morceaux de caoutchouc découpés et assemblés.
C’était un travail de patience. La plupart d’entre nous résolut la question en recevant de France de vrais papiers de travailleurs français en Allemagne. Un de nos camarades, évadé par le tunnel de la 8/2 quelques mois auparavant, Charles Guinard, avait réussi son évasion et une fois en France rentra en contact
avec nos familles d’une part, et un office secret d’évasion à Lyon d’autre part. Cet office constitua nos papiers,
Guinard les faisait mettre à l’intérieur d’un sabot de bois, grâce à la complicité d’un cordonnier de village
et nous recevions nos sabots farcis très facilement à la barbe des allemands ; de l’argent allemand y était joint.
Le seul inconvénient de ces papiers était de nous imposer une route bien déterminée : soit la Belgique,
soit la Sarre, soit Strasbourg. C’est ainsi qu’avec la Gorce, notre point de passage obligé était la Belgique, alors que nous avions étudié particulièrement le passage par Metz, région forestière que nous connaissions beaucoup mieux. Enfin, nous étions très fatalistes et nous nous remettions à la Providence. Les cachets et papiers étaient camouflés, soit dans des pieds de tabourets, que nous creusions, soit dans des montants de nos châlits en bois, creusés eux aussi. Ce ne fut qu’au tout dernier moment où nous leur fîmes voir le jour.