Hommages & témoignages

Récit du voyage du souvenir effectué en 2012

25 juin 2012

Mon Cher Papa,

Voici comment s’est déroulé le pèlerinage en Poméranie, sur les lieux de tes cinq ans de captivité, préparé par les amis polonais de notre amicale de l’Oflag IID IIB et par son secrétaire notre si dévoué ami  Etienne Jacheet.
Nous avons pris l’avion à Orly, le Dimanche 13 Mai, pour Berlin où nous attendait le car qui nous a emmenés, sur près de 300 km, jusqu’à Borne-Sulinowo.
Au passage nous avons fait escale près de la ferme dans laquelle plusieurs prisonniers se sont abrités après l’évacuation forcée vers l’Ouest par les Allemands, du camp d’Arnswalde.
Toi, tu t’étais arrêté bien avant, incapable d’aller plus loin à cause de ta jambe blessée en 40, jamais ou très mal soignée; épuisé, tu t’étais laissé tomber dans la neige ; une sentinelle de l’escorte avait armé son fusil mais n’avait pas tiré ;
 tu avais sombré peu à peu dans l’euphorie de l’hypothermie ; quelques trainards échappés du pitoyable piétinement des prisonniers vers l’ouest, revenant en arrière pour aller plutôt vers l’est, avaient  aperçu ton bras qui dépassait de la neige, ils t’avaient tiré du fossé où tu avais glissé, l’un d’eux t’avait reconnu : « que fais-tu là Martin ? ». Ils t’avaient frictionné, soutenu, porté jusqu’au moment où vous aviez rencontré l’avant-garde russe qui, heureusement, avançait rapidement à votre rencontre.

Après notre arrivée à Borne Sulinowo et notre installation dans nos chambres, nous avons visité le musée qui, au rez-de-chaussée du même bâtiment, commémore le souvenir des prisonniers polonais et français par de  nombreuses photos, dessins et objets.
Une gamelle m’a fait souvenir de la tienne, que tu avais gardée après ta capture, alors que nombreux étaient tes camarades qui n’avaient pas de récipients pour recueillir les premières soupes offertes par  vos geoliers.  Tu rappelais souvent que l’horrible Darquier de Pellepoix n’avait trouvé qu’un pot de fleurs dont il avait bouché le trou avec de la terre glaise pour aller à la soupe, avant d’être libéré, début juillet 40, puisqu’il avait été jugé, par ses complices français collaborateurs, irremplaçable à un poste important aux « affaires juives » du gouvernement Pétain.

Le matin du lundi 14 Mai 2012, nos amis polonais nous ont fait visiter leur ville, Borne Sulinowo, Gross- Born du temps des Allemands, la plus proche de la Lande du Diable où s’élevaient les baraques de l’Oflag IID, ton premier camp de prisonniers : retenu captif à 15 km de là, de 1940 à 1942, tu ne l’as jamais vue, cette ville !
Elle compte 4700 habitants qui sont répartis, pour la plupart, dans les nombreux immeubles laissés par les occupants allemands puis russes. 
Les deux régimes totalitaires y avaient bâti et entretenu successivement une très importante base militaire, nazie depuis les années 30 jusqu’à 1945, puis soviétique de 1945 à 1992, comptant jusqu’à 46 000 habitants : le total des soldats et des membres de leurs familles.
De grands immeubles de logements et de bureaux sont répartis dans la forêt sur des centaines d’hectares, certains laissés à l’abandon, faute d’une population et d’activités suffisantes.
La population polonaise est toute entière immigrée depuis l’abandon du site par l’Armée Rouge en 1992.
Le chômage est élevé ici,  13 à 14%, alors que la moyenne polonaise est de 12%.  La plus grande entreprise locale, qui travaille pour Ikea, exploite les ressources en bois de la région, mais n’emploie que 400 personnes. Une autre réduit les troncs des pins en copeaux pour les installations de chauffage au bois.
Le vestige le plus important du passé militaire de la ville et de la région est son impressionnant mess des officiers, maintenant à l’abandon, et son ancienne salle de spectacle, de mille personnes, incendié, peut-être pour libérer son propriétaire, réfugié depuis en Angleterre, de frais d’entretien trop importants. C’était un 31 Janvier et il faisait – 15°C, ce qui a empêché les pompiers de déployer  tout le matériel nécessaire pour arrêter les flammes.
Cela nous permet maintenant d’admirer un nouvel aspect des décombres du Reich qui devait durer mille ans.
Là, Guderian est sans doute venu se distraire avec ses officiers entre deux manœuvres de ses Panzer Divisions pour préparer l’invasion de la France. Peut-être a-t-il reçu Goering, hébergé dans l’hôtel construit pour les officiers pilotes de la Lutwafe, qui s’entrainaient tout près aux bombardements et aux mitraillages.
Plus tard, sous les Soviétiques, 25 000 Russes vivaient là, des artistes du Bolchoi sont venus distraire les officiers des divisions blindées qui s’entrainaient contre les troupes de l’Otan.
Goering était chasseur et c’est pour lui qu’on a fait sculpter sur le fronton encore debout de la salle de spectacle une Diane chasseresse en action.
Peut-être Guderian et Goering ont-ils canoté ensemble sur le lac Piwava, de mille hectares, de 15 km de long, au bord duquel avait été construite une Marina pour les officiers amateurs de voile ou d’aviron.
Il y a 57 lacs sur le territoire communal, et certains gèlent l’hiver : la température peut descendre jusqu’à -30°C.
La villa de Guderian est toujours là et celle d’un autre général est à vendre, à côté, pour 130 000 Euros, pas très loin de l’ancienne rue Adolf Hitler, où se situait la Kommandantur, devenue maintenant la Mairie.
L’église du village d’avant Gross Born, qui s’appelait « Linde » (tilleul) et était, administrativement, rattaché au Schleswig-Holstein, avait été détruite par les nazis en 1934 pour faire place aux nombreux bâtiment et casernes du champ de manœuvres, construits de 1934 à 1938, par jusqu’à 20 000 ouvriers, au pic de la construction.
Un grand hôpital de bon niveau a été construit et maintenu en activité tout au long des occupations successives et bénéficie maintenant à la population polonaise.
L’ordre des Carmélites a construit en 1997 un cloître où 23 nonnes sont venues de Dantzig, symbole du retour sur cette terre si longtemps confisquée.
Nous sommes allés  nous recueillir dans la Chapelle et y admirer le triptyque réalisé par des officiers polonais autrefois prisonniers.
Plus tard dans la journée, nos hôtes nous ont emmenés faire une première reconnaissance sur les lieux où les baraques de l’Oflag IID avaient été construites.
Il ne reste plus que les pierres qui servaient de seuils aux bâtiments et que l’autel en briques de la chapelle, surmonté d’une croix métallique « agrémentée » de fil de fer barbelé.
Le cimetière, d’une centaine de mètres carrés, délimité par des barrières de bouleaux à l’écorce blanche, s’étend tout près,  devant celui des prisonniers russes, que tes camarades et toi pouvaient voir enterrer, nus, par camions entiers, de la lisière de votre camp. 
Notre « reconnaissance du terrain » nous amena ensuite, à quelques kilomètres de là, à un cimetière encore, où furent regroupés, depuis différents sites des environs, soldats russes et polonais : on ignore leur nombre  mais chaque année le 9 mai, les Russes y célèbrent une cérémonie de commémoration.
Un peu plus loin une « kalachnikov » brandie vers le ciel, un doigt sur la détente, marque l’entrée du cimetière dans lequel les occupants soviétiques enterrèrent les morts de leurs garnisons et quelques civils allemands, entre leur arrivée en 1946 et leur départ en 1992, époque pendant laquelle les Polonais n’étaient pas encore libres. 
Il y a plus d’étoiles rouges que de croix sur les tombes, dont beaucoup sont anonymes, surtout celles de jeunes, 150 environ, qui ne purent vivre chacun beaucoup plus qu’une vingtaine d’années, d’après les dates sur leurs tombes : l’anonymat était-il une dernière peine infligée à des « asociaux » envoyés dans des garnisons lointaines ?
Ces cimetières sont entretenus aux frais des Polonais. Les enfants des environs viennent, chaque 1er Novembre, mettre leurs doudous, surtout des nounours, sur les tombes des nombreux enfants russes qui y sont inhumés, et allument sur chacune la flamme d’une bougie.
Le jour suivant, ou était-ce le même jour, nous avons été reçus à la Mairie de Borne Sulinowo, bâtiment qui abritait, du temps des Nazis, la Kommandantur de Gross Born. La Mairesse de la ville, Renata, n’était pas disponible et ce fut le vice-maire, Bogdan Korpal qui nous adressa un mot de bienvenue dans la salle de réunion de la mairie, en compagnie de Madame Anna Garonska, chef du secrétariat.
« Votre venue nous fournit l’occasion de mieux connaître l’histoire de nos prisonniers français et polonais. A mesure que le temps passe et que nous nous rencontrons, nous approfondissons nos connaissances à leur sujet et c’est utile pour les générations futures. Demain, avec les cérémonies qui sont prévues, sera un jour important pour nous tous. Notre Mairesse sera là.»
Le Général Simon, dont le père, maintenant décédé, était dans le même camp que toi, a remercié notre interlocuteur en quelques mots, ajoutant :
« En nous rencontrant, Français et Polonais, nous  poursuivons le même but : construire une paix durable, nous souvenir de ce que nous avons vécu en commun, consolider l’amitié franco-polonaise. »
Notre ami Dariusz a tenu à ajouter ses propres commentaires :
« Vous êtes ici dans la salle du conseil de la ville qui compte 15 membres qui n’appartiennent à aucun parti politique. Ce bâtiment a été successivement la Kommandantur des Nazis et le poste de commandement des Soviétiques. Enfin, après ces dictatures nous avons la possibilité de parler ensemble dans une Europe libre et démocratique. Pour nous, Polonais, c’est un rêve devenu réalité de pouvoir vivre dans un pays libre, libre depuis 20 ans seulement. Maintenant c’est un très grand contraste de constater que la ville déserte il y a 20 ans est devenue vivante pour construire une nouvelle histoire dont vous faîtes partie. Vous êtes ici dans votre maison, vous êtes à la maison. »
Le Professeur a aussi ajouté quelques mots :
« Je suis venu communier avec vous dans le souvenir pour le 70 ème anniversaire de l’arrivée des prisonniers polonais : j’ai 300 lettres de mon père, écrites depuis ce camp. Merci à Dariusz pour tout ce qu’il fait pour la ville. Je vais lui donner, pour le musée qu’il a organisé, la première et la dernière des lettres de mon père. »
L’après-midi, nous sommes allés sur le site du premier camp où tu as passé les deux premières années de ta captivité, à 17 km de Gross Born (Borne Sulinowo maintenant), à 115 km de Stettin.
Je me souviens que dans ta première lettre de prisonnier, reçue en août ou septembre 40, j’avais 7 ans,  tu  écrivais à maman, que ton camp se situait entre Dantzig et Stettin : à mon intention, j’avais 7 ans, elle avait pointé du doigt sur la carte d’Europe punaisée sur le mur depuis le début de la guerre, une zone imprécise, sur la droite, tout au bord du papier, j’en avais conclu que c’était très loin.
Dès la descente du car nous nous sommes regroupés devant le monument érigé à l’entrée du chemin menant au camp et nous avons observé une minute de silence en compagnie d’une famille polonaise qui venait juste d’arriver de Varsovie.
Une voie de chemin de fer passait là autrefois et la gare la plus proche, à quelques km, avait vu passer des évadés parlant allemand qui avaient finalement réussi à recouvrer la liberté.
C’est sur cette voie que le matériel nécessaire pour attaquer l’URSS était passé, et que dans l’autre sens, avaient été acheminés les prisonniers russes qui avaient été emprisonnés dans un Stalag à côté.
Le site du camp était connu autrefois dans la région comme « la lande du diable » qui s’étendait sur 15 hectares.
Au début 6000 prisonniers français furent gardés là puis ce nombre tomba à 3000 après l’envoi vers d’autres lieux de détention des aspirants et la libération des « anciens de 14-18 ».
L’espace entouré de barbelés mesurait 480 par 300 mètres et comptait 6 miradors : tu t’en souviens sans doute.
Tu étais dans le bloc 2 d’après les indications portées sur les cartes que tu m’as envoyées entre 1940 et 1942, mais je n’ai pas ton n° de baraque qui était peut-être sur les lettres envoyées à maman, qui ont disparues.
Le terrain sablonneux sur lequel étaient construites les baraques, aux châlits semblables à des clapiers, invitait certainement à creuser des galeries de taupes ou de lapins, pour se sauver, ce qui fut fait, tu t’en souviens, très souvent.
Tu avais demandé, dans une lettre, qu’on t’envoie des semences de salades, de légumes, pour des plates bandes préparées le long des baraques.
A ton retour tu nous avais expliqué que ces plates bandes permettaient de déverser la terre sortie des tunnels d’évasion en cours de creusement, sans éveiller de suspicion chez les gardiens : tu sortais de la baraque en cachant sous ta capote des sacs de terre ou de sable que tu ouvrais subrepticement pour en laisser glisser le contenu le long de tes jambes quand tu binais les salades.

En avril 42, Scapini, l’aveugle délégué de Pétain, était venu nourrir de faux espoirs de retour en France juste avant que les Allemands décident de vous transférer, à partir du 4 Mai 42, dans un camp « en dur », des casernes en pierre, d’où on ne pourrait pas s’enfuir en creusant des galeries, à Arnswalde.
C’était un mois après l’assassinat, le 19 Mars 42, du lieutenant Rabin à la sortie d’un tunnel dont tu avais peut-être participé au transport de la terre.
Une plaque, apposée sur le mur du collège de Borne Sulinowo, perpétue son souvenir. Sa dépouille, retrouvée tardivement car elle avait été enterrée puis exhumée plusieurs fois depuis l’hôpital d’ Hamerstein, où il était mort : Dantzig, Thiais, repose maintenant dans son pays natal, Lambersart, près de celle de son frère, tué dans un Stalag: leurs deux noms sont enfin inscrits sur le monument aux morts du village.
Sur les 17 évadés par des tunnels avant le meurtre de Rabin, 13 avaient été repris et seulement 4 avaient réussi à regagner la France et de là à reprendre le combat.
Que d’efforts déployés par Etienne Jacheet, dont tu as sans doute rencontré le père puisque son N° matricule de prisonnier, attribué à chaque prisonnier dès son arrivée, avec une plaque à suspendre au cou, est proche du tien, 1555, pour rechercher chaque année, entre 1993 et 1999, les traces de votre séjour ici et celles de tous ceux qui ont érigé les monuments du souvenir, auxquels notre amicale a apporté ses pierres à partir de 2001.
Peut-être, aussi, as-tu rencontré le Père Dupasquier, resté à l’Oflag parce qu’il le considérait comme sa paroisse, plutôt que de bénéficier de la libération qu’on lui offrait.
Le plan du camp que l’on peut voir sur le site créé par Etienne pour notre Amicale montre bien l’implantation des baraques, regroupées par les Allemands en blocs séparés les uns des autres, sans possibilité d’accès des uns aux autres, les premiers temps.
Tu étais dans le bloc II : j’ai scruté la photo aérienne prise en 1944 par un avion Allié obtenu récemment d’un site russe par un de nos amis polonais, pour t’imaginer marchant entre les bâtiments, assistant à un match de football sur le terrain aplani à grand peine entre les blocs, tu aimais tellement le foot !
De la limite ouest du camp tu pouvais voir passer les corps des prisonniers russes transportés nus et en vrac depuis leur stalag dans des charrettes pour être inhumés dans le cimetière russe à côté dont on a recensé à ce jour 11 000 cadavres sur les 12 à 13 000 que l’on soupçonne d’être enterrés là.
Le cimetière dit « français », car quelques Allemands y sont enterrés aussi, devant le cimetière russe, a été remis en état par les Polonais, comme la croix et l’autel qui étaient dans la baraque où était installée la chapelle. C’est à moins de 100 mètres de la dernière baraque que le Lieutenant Rabin fut tué le 18 Mars 1942.
D’autres vestiges du camp sont encore visibles comme les briques qui restent des cheminées de chaque baraque, les pierres des seuils, des tronçons de fil de fer barbelé dont j’ai prélevé des morceaux, et, à quelque distance, les restes de l’installation de filtration des eaux usées.
Symboles de la permanence du souvenir, et d’un tribut à payer à nos pères, nous avons allumé et déposé au pied du monument, à l’entrée du chemin menant au camp, quelques bougies avant de reprendre le car.
Le lendemain mardi 15 Mai fut un autre grand jour puisque nous retournâmes sur le site du camp pour entendre la messe, célébrée par le curé polonais de la ville de Borne Sulinowo, sur l’autel rescapé des destructions du temps, décoré des drapeaux français et polonais qui flottaient au vent.
De nombreux polonais s’étaient joints à nous, nous rendant très minoritaires dans l’assistance très attentive au déroulement de l’eucharistie.
Nous avions résolu à la fin de la messe de renouveler le geste de nos pères lors du remplacement des Français par les prisonniers Polonais en Mai 1942 : nous fûmes donc 15 à quitter prématurément la cérémonie pour nous mettre en rang sur le chemin du retour avec au cou une pancarte portant une des 13 lettres de « vive la Pologne » plus 2 pancartes sans inscription pour les espaces.
Je prie le ciel pour que le curé ait attribué à notre ignorance de la langue polonaise notre départ prématuré de la messe, et je remercie le ciel d’avoir fait prévaloir mon option de mettre les pancartes sur nos cœurs plutôt que dans nos dos, c’est à dire au-dessus de nos . . . assises !
Les Polonais qui défilèrent devant nous au sortir de la cérémonie comprirent-ils le message écrit s’ils ne discernèrent pas clairement notre message oral : « vive la Pologne » en polonais que nos défauts de prononciation pouvaient travestir très négativement, nous avait pourtant dit notre interprète, la veille.
Les dépôts de gerbes aux pieds des monuments qui marquent le départ du chemin qui mène au camp furent l’occasion de recueillements émus et de discours émouvants des personnalités polonaises présentes, dont celui de Renata, la Mairesse de Borne Sulinowo et, du côté français, celui du Général Simon, en grand uniforme.
C’est avec une grande ferveur que nous mîmes fin à notre célébration par nos hymnes nationaux chantés à capella.
De retour à la ville, la plaque commémorative des prisonniers polonais morts au camp de Gross Born et du Lieutenant Rabin, le premier de la liste, apposée sur le mur du Collège, qui porte le nom de l’Oflag IID, fut dévoilée après des allocutions de la Mairesse et de notre Général.

Tout le monde se retrouva ensuite au Musée des Oflag IID/IIB pour se replonger dans tous les aspects de la captivité de nos prisonniers polonais et français et communier dans l’émotion qu’ils provoquent immanquablement.
A partir de 16 heures, passées les récompenses à tous ceux et toutes celles qui nous aidèrent à réussir notre séjour, le dessert de la journée fut la contribution des élèves du Collège à nos célébrations.
Ils avaient affiché dans la salle des fêtes du collège une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Le temps passe, la mémoire perdure ».
Des Filles et des Garçons adorables avaient préparé avec infiniment de soin des chants, des récitations, des morceaux de musique joués au violon et au violoncelle, dans lesquels transparaissaient, autant par la sûreté de leurs choix des textes et des musiques que par la qualité de leur exécution,  à la fois l’émotion qu’ils ressentaient, le chagrin éprouvé pour les souffrances de nos aînés polonais et français,  le désir de rapprochement de nos deux pays autrefois martyrisés.
Voici quelques-uns des textes, poèmes écrits par des prisonniers, qu’ils récitèrent :

                                               « Gross Born »
« Peut-être que plus tard, au déclin de la vie »
« Nous aurons le désir de revoir certains coins. »
« C’est selon nos moyens ou selon notre envie »
« Que nous irons vers eux, si même ils sont très loin »
« Quant à toi, ô Gross Born ……… »
« signé : Soldat Brunet »

« Le premier m’a dit : « Il fait beau » »
« Il avait l’air de s’y connaître. »
« J’ai consulté le thermomètre : »
« Vingt huit au-dessous de zéro. »
« L’autre m’a dit qu’il s’ennuyait »
« Je lui conseillai des voyages »
« C’était spirituel et sage »
« Il n’eut pas l’air d’apprécier »
« Le troisième était plus bavard »
« Il m’a parlé de son enfant »
« De l’insuffisante pitance »
etc. . . . . . . .

                        « Ballade du prisonnier »
« Le mieux vêtu n’a pas le nécesssaire »
« Au prisonnier tout est peine et misère »
« Conduit en troupe à son triste séjour »
« Il est pareil à la bête qu’on fouaille »
« Poussé sans trêve, il doit marcher toujours »
« Que le pied saigne ou que le soulier bâille »
« La route est longue et la faim le tenaille »
« Pour son repos il a le sol durci »
« Que la rosée en pleurant désaltère »
« Et le matin gèle son corps transi »
« Au prisonnier tout est peine et misère »
etc. . . . . . . . .
«signé : Commandant Mabileau »

Cet après-midi-là fut un grand moment de fraternité, de « sororité » (pour faire contrepoids à la masculinité de la langue), de communion à travers les générations autant qu’à travers les frontières !


Le lendemain, mercredi 16 Mai, le car nous emmena à une centaine de kilomètres, de Borne Sulinowo à Choszczno, nom polonais de la ville appelée autrefois Arnswalde, du temps où elle était allemande et abritait ton deuxième camp, entre Mai 1942 et Janvier 1944.
Là, nos amis polonais avaient préparé « le grand jeux » : nous attendaient côte à côte :

  • des jeunes filles de l’école habillées de bleu-blanc-rouge une rose à la main avec leurs institutrices
  • un peloton de jeunes soldats de la garnison, chacun arme au pied, avec leurs officiers
  • le maire et des officiels de la ville accompagnés d’un groupe d’habitants

Les roses nous furent remises et le peloton de jeunes soldats fit mouvement, passant devant nous en direction du centre de la ville. Notre rose à la main, nous emboitâmes leurs pas, avec les jeunes gens de l’école, pour défiler  jusqu’au monument aux morts.
Là, rejoints par l’Attaché Militaire auprès de l’Ambassade de France à Varsovie, nous écoutâmes l’appel des morts, Polonais et Français, puis les allocutions du Maire et d’autres personnalités officielles. L’attaché militaire français y répondit, en polonais, on peut en être fier, puis le Général Simon, par le truchement de notre interprète. Les soldats tirèrent plusieurs salves d’honneur, et des gerbes de fleurs, et nos roses, furent déposées au pied du monument aux morts, dont l’une au nom de notre groupe par le général Simon, aidé par notre Attaché Militaire.
Une cérémonie du même genre se déroula à l’entrée de la caserne devant le monument commémoratif de la captivité des prisonniers français et polonais dans les bâtiments qui leur avaient été réservés, qui  avaient été entourés de barbelés, entre mai 1942 et Janvier 1944 pour les Français.
Un déjeuner fut offert ensuite aux participants français et polonais à la cérémonie, dans le réfectoire de la caserne, après un mot de bienvenue du Commandant de la garnison.
L’après midi une messe fut célébrée dans le gymnase de la caserne, là où chaque dimanche beaucoup de prisonniers venaient participer à des messes semblables, tout au long de leur détention.
Il nous fut possible ensuite d’aller voir les salles où ils étaient détenus, débarrassées des châlits et du mobilier qui leur était alloué.
La garnison avait organisé dans la cour une exposition de son matériel et de ses armes qui intéressa tous les membres du groupe et les participants polonais, en particulier les enfants, ravis de monter sur les véhicules et de coiffer les casques des soldats.

En cette fin d’après-midi, après une journée déjà si riche, je m’attendais à ce que nous reprenions le car pour regagner Borne Sulinowo, mais quelle ne fut pas ma surprise qu’on nous emmène à la salle des fêtes de la ville. Déjà des participants polonais, sans doute parents de prisonniers, attendaient dans la salle.
Lorsque le rideau se leva, nous fûmes émus de voir que la scène était décorée des drapeaux français et polonais, que le piano portait des cocardes des deux pays, et que, de chaque côté des drapeaux, étaient accrochées des reproductions d’un mirador et d’une baraque de prisonniers.
Notre émotion fut portée à son comble lorsque des élèves du lycée de Choszczno (Arnswalde pour toi), garçons et filles,  revêtus de leurs plus beaux habits, vinrent les uns après les autres, chanter en français, réciter des poèmes de notre pays : « Liberté, Liberté, j’écris ton nom. . .  », interpréter des morceaux de musique au piano ou à la guitare en y mettant toute leur âme en plus de leur talent.
Eperdus de reconnaissance pour eux et leur professeur de français, Gabriella, pour le temps et l’énergie qu’ils avaient tous dépensés pour s’imprégner des textes et des notes,  pour parvenir à ressentir et à exprimer tant de solidarité avec les prisonniers, pour mettre en scène des interprétations aussi remarquables, après, sans doute, tant de répétitions, nous nous sommes tous et toutes levés et nous les avons applaudis longuement, ne pouvant nous arracher à l’émotion qu’avait produit en nous leur spectacle et tellement tentés de les serrer dans nos bras.
Le dîner qui nous fut offert ensuite au complexe sportif de la ville par la municipalité fut le point d’orgue de la journée : quel dommage que notre ignorance totale de la langue polonaise ne nous ait pas permis d’exprimer directement à chacun de nos hôtes combien nous étions sensibles à la gentillesse et à la considération qu’ils nous avaient marquées tout au long de cette journée du 16 Mai.

Nous rejoignîmes notre camp de base à Borne Sulinowo dans la soirée.

Au cours du trajet du retour je me souvins de ton questionnement : pendant la messe  les prisonniers pensaient-ils aux Chrétiens Allemands qui, au même moment, se rendaient aussi à l’église ou au temple ? Ces croyants allemands avaient-ils souscrit à l’affirmation du philosophe Feuerbach prétendant que c’était l’homme qui avait créé Dieu à son image ! Dans leur imaginaire, avaient-ils chaussé Dieu de bottes, lui aussi ?  En Allemagne, Feuerbach était devenu suffisamment populaire pour qu’on lui érige une statue de bronze qui ne disparut que quand il fallut fondre des canons pour la guerre.  Comment les chrétiens acceptèrent-ils que le Nonce Apostolique, Ambassadeur du Saint-Siège à Berlin et plus tard Pape, ne hurle pas d’horreur aux oreilles du monde ?  Le prétexte qu’il fallait protéger les catholiques allemands d’éventuelles persécutions nazies est-il recevable ? Ne valait-il pas mieux être persécuté que sombrer dans un « consentement meurtrier » apparenté à celui dont parle Albert Camus ? Les Français, perdus après la défaite et recherchant un père, disent les psychanalystes, mirent une francisque de chaque côté de l’autel, puis jusqu’au dernier moment acclamèrent Pétain, 15 jours encore avant d’acclamer De Gaulle !


Le Jeudi 17 Mai fut consacré à du tourisme dans la région : après la visite d’une chapelle du 15ème siècle en cours de reconstruction, on nous emmena déjeuner au Palac Mierzecin, un château aménagé en hôtel, puis près de Woldenberg au musée de l’Oflag polonais IIC.
Cette visite fut extrêmement « parlante » pour nous car elle nous permit de voir  dans le détail comment vous aviez vécu pendant cinq ans. Le musée offre en effet le décor reconstitué ou soigneusement préservé d’une baraque dans l’état où elle se trouvait pendant votre captivité.
Celle que nous avons eue sous les yeux étaient occupée pendant la guerre par des prisonniers polonais         mais vous viviez dans le même décor, dormant dans les mêmes châlits, dans lesquels on pénètre par l’extrémité en se glissant sur la paillasse, utilisant les mêmes casiers pour ranger vos affaires, les mêmes mobiliers succinct pour vous asseoir ou vous attabler.
Je me suis fait prendre en photo, à table, assis sur un banc devant un châlit qui aurait pu être le tien, et j’ai étendu les bras et tendu les jambes pour mesurer l’espace dans lequel on t’emprisonnait, l’espace que te laissait tes camarades et que tu devais leur laisser.
Il y avait une « choubinette » comme celle que tu m’avais décrite et dans laquelle vous réchauffiez des aliments en y faisant brûler du papier, un poste de radio clandestin et sa cachette, un poêle en fonte, une gamelle en fer, et des photos de vos vies de reclus.
La directrice, ou plutôt la conservatrice, nous abreuva d’explications et de précisions sur le déroulement de la captivité des prisonniers polonais qui fut semblable au vôtre et je t’imaginai dans cet environnement déprimant, admirant une fois de plus ton courage et celui de tes camarades, tenant le coup, plongés pendant cinq ans dans cette adversité monotone.
Que tu soies revenu sans haine est un miracle !

Le vendredi 18 nous reprîmes la route du retour vers Berlin, emplis de reconnaissance pour nos organisateurs français et polonais.

A plus tard, mon cher Papa !

Pierre MARTIN