Les Camps
La politique dans les OFLAGS IID et IIB

Oisifs à certains moments, pris par des préoccupations très diverses à d’autres, les officiers enfermés
dans les camps de prisonniers furent amenés rapidement à s’intéresser de près à la situation de la France
écrasée par l’Allemagne. Il s’ensuivit que le devoir de réserve imposé aux militaires avant la défaite, pour
éviter les confrontations politiques dans leurs rangs, cessa en grande partie de faire sentir ses contraintes.
Certes, les prisonniers ne pouvaient que très difficilement avoir, dans ce domaine, une activité concrète
importante ; mais ils étaient à même de se forger des opinions personnelles sur les mesures prises
ou à prendre par les autorités en place en France, exposer, éventuellement discuter entre eux ces opinions
et afficher des attitudes ou des réactions correspondant à ces dernières.

Quelques témoignages ont pu être exprimés, après le retour des prisonniers, sur certains aspects de la vie
politique dans l’oflag II D de Gross Born et dans l’oflag II B d’ Arnswalde, mais aucune étude d’ensemble,
aucun sondage, aucune enquête, sauf erreur, n’ont été réalisés pendant la captivité elle-même.
Par ailleurs, les réalisations que l’on peut évoquer dans ce domaine sont souvent difficiles à interpréter car,
tel, en effet, qui a eu une certaine attitude extérieure, un certain discours pouvait, en fait, avoir des intentions
cachées qui étaient en contradiction avec ses gestes ou ses affirmations. Malgré tout, des tendances générales
paraissent pouvoir, sous bénéfice d’inventaire, être dégagées dans la vie politique des deux Oflags de Poméranie,
en distinguant deux grandes périodes de durées sensiblement égales : celle des 30 premiers mois de la captivité,
surtout axée sur les problèmes du moment ; celle des 30 derniers mois tournée vers l’avenir.
Et tout d’abord, il convient de noter une évidence qu’il ne faut pas oublier : tous les prisonniers sont arrivés
derrière les barbelés avec des opinions, une culture politique personnelles, en général inexprimées
sous les armes, correspondant à l’éventail des partis existant en France avant 1940.
Et ces opinions ont nécessairement influencé les réponses que les uns et les autres ont apportées
à une préoccupation née très rapidement après la capture :

Pourquoi les armées françaises ont-elles subi une pareille déroute ?
Autrement dit, quels ont été les responsables du désastre ? La première réaction fut souvent d’accuser les chefs
militaires d’avoir mené une stratégie suicidaire entre 1919 et 1939. Mais, immédiatement après,
est apparue une autre question : pourquoi ces hommes, choisis par le pouvoir civil, en sont-ils arrives là ?
Et c’est toute la vie politique, diplomatique, sociale, syndicale, financière, industrielle, scolaire et même
religieuse de l’entre deux guerres qui fut passée au crible de la critique. En particulier, c’est dans ce cadre
que furent examinées les raisons pour lesquelles les ouvrages de fortification de la "Ligne Maginot"
avaient été arrêtés à l’est de Sedan. Et les "pourquoi" s’ajoutèrent aux "pourquoi", les réponses dépendant
directement de l’opinion que les uns et les autres avaient déjà sur les heurs et malheurs de la IIIe République.
Et l’ ont peut penser, légitimement, que, dans leur majorité, les prisonniers n’ont pas été tendres pour bien
des responsables, civils et militaires, des années 20 et 30. Des boucs émissaires ont été trouvés par chacun
en fonction de ses convictions passées. En définitive, c’est sur ce terreau que se sont développées, ensuite,
les opinions politiques dans les camps.

Parallèlement à ce retour en arrière, se présenta à tous un premier clivage : la signature de l’armistice entré en vigueur le 25 juin 1940. Les officiers prisonniers, comme leurs subordonnés, avaient vécu intensément l’ampleur de la défaite. Ils devinaient la situation dramatique de la France envahie. Grande était pour eux la tentation de trouver un soulagement a leur accablement. Et au début de la captivité, peu d’entre eux avaient eu connaissance de l’appel à la résistance lancé le 18 juin, de Londres, par le Général de Gaulle. Dans ce contexte, il fallut, pour chacun, faire rapidement un choix personnel entre l’approbation de la décision prise par le Maréchal Pétain d’arrêter les combats sporadiques qui se déroulaient encore désespérément vers le 15 juin 1940 et l’adhésion à la position tranchée du Général de Gaulle.

En d’autres termes, fallait-il donner raison, en partie par un réflexe de discipline, aux autorités agissant en France ou se déclarer solidaire d’un officier général s’opposant, de l’étranger, à la position prise par ces mêmes autorités ? L’on peut penser qu’assez nombreux furent ceux qui, prisonniers depuis peu, préférèrent voir contenir l’avance allemande au Nord d’une ligne de démarcation, ce qui évitait l’occupation d’environ la moitié du territoire national, malgré la très grande sévérité des conditions imposées par le vainqueur. Encore occupés à discuter de ces opinions divergentes, les prisonniers des oflags eurent bientôt des préoccupations variées.

A Gross-Born, comme ailleurs, ils furent soumis, on le sait, à des conditions de vie très pénibles. Ils ne purent donc que souhaiter une libération rapide, espérant que par son attitude pour le moins résignée vis à vis des allemands, le gouvernement mis en place à Vichy pourrait obtenir, à bref délai, leur retour en France. Mais, dans la même période, ils apprirent qu’Hitler avait renoncé à envahir l’Angleterre, qu’il avait perdu la bataille aérienne de septembre 1940, qu’en juillet, les Anglais avaient désarmé la flotte française d’Alexandrie et attaqué celle de Mers el Kebir, qu’enfin, en août, le Général de Gaulle, avec une escadre britannique, avait essayé de débarquer à Dakar. Ces actions navales pouvaient, il est vrai, être expliquées par les nécessités de la stratégie de Londres. Mais elles pouvaient aussi faire douter de l’amitié franco-britannique.

Surtout, s’ajoutant aux événements qui s’étaient déroulés au-dessus de la Manche en septembre, elles prouvaient la détermination des anglais, donc elles annonçaient la continuation de la guerre au-delà d’un horizon prévisible. Cette situation amena les prisonniers de Gross Born comme ceux des autres oflags sans doute, à s’intéresser plus particulièrement à ce qui se passait en France, à un double titre : la Révolution Nationale et la collaboration. Ayant mesuré l’ampleur du désastre des mois de mai et juin 1940 et ayant cherché à dégager les raisons qui pouvaient expliquer ce dernier, les officiers de l’Oflag II D se mirent à se poser une question centrale : comment amener la France à se relever de la catastrophe subie si rapidement ? Quelles mesures concrètes prendre au niveau national pour que ne se répètent pas les insuffisances passées ?

Pour effectuer cette recherche, ils disposèrent de sources d’information multiples mais de valeurs très inégales. Les lettres familiales reçues en nombre limité et soumises à la censure allemande leurs donnèrent quelques échos de l’ambiance régnant en France occupée ou non occupée. La presse nationale française, particulièrement orientée, leur apporta un fond d’information sous forme de propagande. La presse germanique fournit quelques compléments spécialement sujets à caution. En revanche, le "journal Parlé" rédigé par quelques officiers du camp joua un rôle important dans la diffusion des nouvelles attendues par tous. A toutes ces sources qui pouvaient renseigner les officiers de Gross Born s’ajouta l’arrivée au camp de nombreux documents, souvent de propagande, présentant les différents aspects de la Révolution Nationale lancée par le gouvernement de Vichy et qui concernaient les organisations nouvelles, constitutionnelles, administratives, judiciaires, financières, économiques, sociales, scolaires, éducatrices. Ces documents permirent, en un mot, de connaître la politique menée en France, dans ses principes sinon dans toutes ses réalisations. En outre, il faut souligner que le journal " Ecrit sur le Sable" créé au camp au début de 1941, dans un court paragraphe de son premier numéro, exprima l’avis qu’il y avait lieu de se ranger derrière le Maréchal Pétain. Et, à la fin de cette même année, fut lancé le "Cercle Pétain" dont l’ activité devait comporter, en particulier, des conférences destinées à diffuser les idées de Vichy, même si ce centre était censé s’ occuper de questions sociales et folkloriques. C’est sur ces bases que les officiers de Gross Born purent se forger leur opinion en ce qui concernait la politique intérieure de Vichy. Une partie notable de ceux-ci furent heurtés par un climat de revanche qui amenait cette politique à des mesures discriminatoires qu’ils désapprouvaient. Mais il semble bien que, tout au long des deux premières années de la captivité, un nombre important des prisonniers de l’0flags II D jugèrent intéressantes au moins une partie des orientations prises par le gouvernement du Maréchal Pétain pour réorganiser la vie de la nation. Et, par voie de conséquence, ceux-là accordèrent au vainqueur de Verdun une réelle confiance. Le laissent penser nombre de faits qui, sans être totalement déterminants, n’auraient pu se produire sans une certaine ambiance suffisamment favorable.

Ainsi, le 1er mai 1941 furent fêtées au camp, en même temps, la nouvelle fête nationale et la fête du Maréchal. A cette occasion, des voeux furent adressés à ce dernier. Le 30 avril, une conférence donnée par le recteur de l’Université du camp, portant sur la personnalité du Maréchal, fut très suivie. Le 15 août, le colonel français, doyen du camp, adressa à nouveau des voeux au Maréchal Pétain au nom des 3 000 officiers du camp de Gross Born et ces voeux furent repris dans le journal "Ecrit sur le Sable". Ce dernier d’ailleurs, numéro après numéro, conserva la ligne de conduite annoncée dès son lancement. En janvier 1942, les officiers de l’Oflag II D furent invités à apposer leur signature sur un livre d’or qui transmettait les voeux du camp au chef de l’Etat. Il est vrai que certains d’entre eux signèrent volontairement ce document, malgré leur désaccord, pour ne pas attirer l’attention sur leurs projets personnels.

Par ailleurs, des initiatives furent prisent en septembre 1942, s’adressant aux jeunes officiers, dans un but éducatif et donc pas nécessairement politique : création d’un centre de "Chantiers de Jeunesse", transposant au camp les buts et activités des chantiers de jeunesse existant en France ; puis remplacement de ce centre (après l’occupation de la zone libre par les Allemands et l’envoi de jeunes des chantiers en Allemagne, comme travailleurs) par un centre de formation générale dans l’esprit de l’école de cadre d’Uriage ; création d’un groupe de "compagnons de France" centré sur l’idée de métiers, à l’instar du mouvement de jeunes créé en zone libre.

Certes, l’on peut penser que la propagande faite, directement ou indirectement, pour la Révolution Nationale fut loin de convaincre tous ceux qui l’écoutaient ou la lisaient. Et il y eut certainement dans le camp, un bon contingent d’adversaires de la politique intérieure de Vichy pendant les années 1941 et 1942. Mais finalement, on peut admettre que certaines des mesures prises en France, pendant environ 24 mois, apparurent à un nombre d’officiers impossible à évaluer mais loin d’être négligeable, de nature à remplacer quelques-uns des errements ayant précédé les malheurs de 1940. Tout autre fut l’accueil fait à la politique de collaboration. Un prisonnier, c’est évident, ne peut supporter de bon gré l’épreuve d’un internement, surtout si celui-ci est prolongé et imposé avec brutalité.

Or, si les Allemands respectèrent à peu près, pour les officiers, certaines des dispositions des conventions de Genève établies par la Croix Rouge, ils imposèrent à Gross Born, comme ailleurs, des conditions de vie sévères qui ne pouvaient que heurter les prisonniers de guerre. Et ceux-ci ne pouvaient oublier ni la profonde vexation de la défaite, ni les actes barbares perpétrés par la Wehrmacht, comme par exemple, l’exécution de prisonniers sénégalais et de leur cadres au sud d’Amiens, ni la mauvaise foi de ceux qui capturèrent des combattants après l’ Armistice. Sans doute, certains purent admirer l’organisation, la discipline, l’efficacité au combat des troupes allemandes ; mais le profond patriotisme des officiers prisonniers avait été trop blessé pour que ces derniers puissent considérer leurs gardiens comme des partenaires.

En fait, les internés de Gross Born ne pouvaient pas faire grand-chose pour résister à leurs geôliers : certaines attitudes individuelles et parfois collectives, lors des appels par exemple, pour montrer leur fierté dans le malheur ; de l’ironie ; quelques légères provocations. Les réseaux de barbelés efficaces, les sentinelles armées qui les surveillaient du haut de leurs miradors les dissuadaient d’entreprendre des actions d’envergure qui auraient pu provoquer des massacres. Et l’on pouvait, parfois, avoir tout intérêt à montrer une certaine bonne volonté, et utilisant ruse et corruption, pour obtenir des services limités mais précieux, tels des moyens pour les évasions ou pour les activités culturelles du camp. De toute façon, personne n’aurait voulu être entraîné dans une aventure comme celle du "Pont de la rivière Kwai", montrée au cinéma après guerre, sans réel fondement historique d’ailleurs.

Cette position pratiquement unanime ne put qu’être renforcée lorsque les prisonniers de Gross Born apprirent que le mot de collaboration avait été prononcé au cours de la réunion où se rencontrèrent Pétain et Hitler, à Montoire, le 24 octobre 1940. Certes, cette politique de collaboration franco-allemande pouvait faire naître l’espoir d’une libération prochaine. E quelques officiers purent s’en réjouir. Et il est vrai qu’ en plus des prisonniers libérés parce qu’ appartenant à certaines catégories facilement compréhensibles, anciens de 14-18, malades membres du service de Santé, pères de familles nombreuses, un peu plus d’une centaine (environ) furent renvoyés en France sur intervention des services de Vichy.

Mais, pour la grande majorité des prisonniers, la collaboration fut considérée, dès le début comme un marché de dupes, inacceptable, qui permettait à l’Allemagne d’exploiter encore davantage la France, sans aucune contrepartie pour cette dernière. Elle ne pouvait donc être approuvée, bien que personne ne put dire vraiment comment la pression du vainqueur pouvait être diminuée, compte tenu de la puissance et de la détermination de ce dernier.

Cependant, dans le camp, existaient pour lutter contre l’oppression des gardiens, quelques moyens qui ne furent pas négligés. Le premier fut l’obstination de ceux qui tentèrent de s’évader. A Gross Born, il s’agissait d’une entreprise difficile mais possible, en particulier en raison du caractère sablonneux de la région, donc propice au creusement de tunnels. Mais les résultats furent assez décevants car malgré l’ingéniosité et le courage des candidats à lévasion, nombreux furent ceux qui échouèrent dans leur entreprise.

En tout cas, le crime commis par un officier allemand en blessant mortellement, le 8 mars 1942, le lieutenant Rabin au moment où celui-ci se présentait à la sortie d’un tunnel eut un effet immédiat : une réprobation scandalisée des prisonniers de Gross Born et donc le renforcement de leur rejet de toute collaboration. Ce rejet fut d’ailleurs entretenu par certains spectacles, par le "Ballon Captif ", ce journal d’une seule page rédigé dans un style humoristique et satirique. Et il se fit sentir, plus ou moins clairement, au moins d’une façon allusive, dans les lettres envoyées en France donc lues par les censeurs allemands. Enfin, ce même sentiment put s’exprimer au cours de quelques manifestations collectives, peu nombreuses, il est vrai, au cours desquelles fut évoqué le souvenir des gloires passées et des morts des combats de 1914-1918 comme ceux de 1939-1940.

Tout ceci ne constituait qu’une résistance encore bien faible. Et l’on doit même dire que l’esprit qui l’animait ne fut pas partagé jusqu’au bout par la totalité des officiers de Gross Born En effet, environ 150 d’entre eux, en 1942, acceptèrent pour des raisons personnelles difficiles à connaître, de sortir du camp pour aller travailler dans des organismes ou des entreprise allemandes. Prirent-ils cette décision pour collaborer avec les vainqueurs ou pour d’autre préoccupations ? Pratiquement désapprouvés par la majorité de leurs camarades, ils se gardèrent, en général, de répondre à ces questions.

Ainsi, lorsque les officiers de l’Oflag II D furent transférés du camp de Gross Born à la caserne d’Arnswalde, lieu d’implantation de l’0flag II B, en mai 1942, la propagande pour la "Révolution Nationale" se développait avec un succès limité et l’0pposition à la politique de collaboration était dans les esprits mais peu dans les actes. Et les questions essentielles étaient alors les suivantes : Que font les Anglais et les Russes ? Quand les Américains interviendront ils ? Quand la libération des prisonniers arrivera-t-elle ?

Les réponses se présentèrent sous la forme de trois événements qui se produisirent coup sur coup : Le 8 novembre 1942, les Américains débarquèrent en Afrique du Nord ; le 11 novembre, les Allemands occupèrent la zone libre ; le 31 janvier 1943, le Maréchal Paulus capitula à Stalingrad.

Dans le même temps, fin 1942, une nouveauté surgissait à Arnswalde, le fonctionnement d’un poste radio récepteur, certes très rudimentaire, mais capable de capter des émissions de Londres. La guerre prenait ainsi un tournant décisif et les prisonniers de l’0flag II B pouvaient trouver un nouveau souffle.

Rapidement, l’utilisation du premier poste radio permit la création, fin 1942, d’un nouveau bulletin d’information clandestin, qui prit le nom de "ISF " (ils sont foutus). Puis, bientôt, 2, 3 puis 4 postes récepteurs performants firent leur apparition. Ces sources d’information devinrent à la fois complémentaires et concurrentes. Et ceci ne fut pas sans influence sur l’évolution de la vie politique à l’ intérieur de l’ Oflag II B.

Il y eut, en premier lieu, une quasi unanimité sur un point, la collaboration, car si elle avait pu être admise, éventuellement, par quelques-uns uns, elle devint indéfendable de toute évidence. Mais, dans le même temps, les officiers du camp devinrent plus conscients des activités des différents mouvements de résistance qui, en France, cherchaient par tous les moyens, renseignements, sabotages, actions individuelles ou collectives, à lutter contre les forces allemandes d’occupation. Ils furent de plus en plus confortés dans leurs sentiments anti-allemands. Et les représentants de la mission Scapini venus à Arnswalde pour essayer de les convaincre du bien fondé de la politique de Vichy ne réussirent qu’à les exaspérer au plus haut point. Peu à peu, le journal" Ecrit sur le Sable" modifia son discours et finit par disparaître. Le cercle Pétain suivit son exemple.

En revanche, paradoxalement, malgré cette situation nouvelle, l’acte de résistance privilégié qu’était la tentative d’évasion, devint, à Arnswalde, presque impossible. Il y était, en effet, pratiquement impensable de creuser le sol et le système de garde était spécialement efficace.

Resta, alors, à intensifier et amplifier les manifestations individuelles et collectives. Les actes d’arrogance vis à vis des gardiens devinrent de plus en plus nombreux. En 1944, le 6 juin pour le débarquement en Normandie, le 15 août pour celui de Provence, le 25 août pour la libération de Paris, les officiers de l’0flag II B, contrairement à leur habitude, se présentèrent à l’appel journalier en tenue aussi impeccable que possible et dans un dispositif parfait. Ils voulurent, ce faisant, narguer tout spécialement leurs gardiens à l’occasion des échecs cuisants subis par les armées allemandes à ces dates dés. Par ailleurs, le 14 juillet 1944, à l’occasion d’une revue rétrospective de la chanson française, malgré les interdictions de la censure, retentit une Marseillaise particulièrement vigoureuse, en présence des officiers allemands furieux de cette provocation inattendue.

Parallèlement à ces réactions, restées limitées en raison des moyens de rétorsion pouvant être utilisés par les Allemands, une question lancinante restait : quand pourrait avoir lieu le retour en France ? Des prévisions échafaudées, en particulier, en fonction des notices nécrologiques des journaux locaux faisant part des soldats tués au combat, n’envisageaient pas ce retour avant la fin de 1944 ou même avant le printemps de 1945. C’est dire qu’une préoccupation importante était de suivre, avec le plus de précision possible, l’évolution de la situation sur le front d’Italie, de Russie puis de France et de Belgique.

Mais c’est dire aussi qu’en raison de cette évolution, l’attachement au Maréchal Pétain, dans la mesure où il existait, ne pouvait plus être de mise et que, au contraire, l’approbation de l’action du Général de Gaulle, à Alger, devenait pratiquement incontournable. Sans doute, l’on connut l’opposition qui existait entre celui-ci et le Général Giraud. Le premier avait une vue militaire et une préoccupation de politique intérieure, en fonction de la situation de la France dans son ensemble tandis que le second visait, comme il le disait : "un seul but, la victoire" et donnait la priorité aux combats donc aux moyens nécessaires pour les mener à bien. Cette opposition alimenta les conversations mais la position du Général de Gaulle, dans sa globalité, l’emporta dans les esprits.

Encore faut-il souligner que cette position suscita des critiques sur tel ou tel point. En effet, la diversité des informations provenant des équipes exploitant les postes radio, disponibles au camp, suscita une sorte de mimétisme par lequel les tendances, parfois opposées, des différents mouvements de résistance de France influencèrent le monde des officiers de l’Oflag II B. C’est ainsi, par exemple, que certains de ces derniers commencèrent à penser, selon leur famille politique ancienne, aux mesures à prendre après la libération du territoire national. Et quelques-uns estimèrent que l’intention prêtée au Général de Gaulle de démanteler l’Allemagne après la victoire alliée n’était pas judicieuse. Ils considéraient qu’il valait mieux ne sanctionner le Reich que de façon limitée pour éviter le retour de la politique germanique des années 30.

Dans le souci de confirmer l’esprit de résistance et de prévoir l’avenir, fut alors créée une organisation clandestine sous le nom de "groupement Liberté" qui disposa d’un journal ayant un titre "Ciment". Une autre organisation vit le jour ultérieurement, dénommée "Comité Gaulliste Républicain", visant un recrutement plus large mais qui resta finalement moins importante. Divers témoignages ont assuré que furent ainsi touchés sans possibilité de vérification plusieurs centaines d’officiers qui désiraient montrer, à leur façon, leur résistance au joug allemand.

Et il faut retenir que plusieurs d’entre eux furent envoyés au camp de Lübeck destiné, depuis le début de la captivité, à regrouper les officiers prisonniers dont les Allemands voulaient sanctionner l’attitude. Quant à l’action réelle des groupements en cause, elle fut, au dire même de certains de leurs membres, plus dans les esprits que dans la réalité concrète.

Ce bouillonnement plutôt souterrain dura jusqu’au 29 janvier 1945, sans entamer l’amitié et la solidarité nées des épreuves subies pendant plus de 4 ans et demi. A cette date, les officiers de l’ Oflag II B quittèrent Arnswalde, à pied, dans la neige, en colonnes encadrées par leurs gardiens en armes, pour se diriger vers l’0uest. Les Russes progressaient vers l’Oder. Sur la route, chacun s’employa, pratiquement uniquement, à surmonter les difficultés, les souffrances physiques et morales de la fin de la captivité. Arrivés en France au printemps 45 ou pour quelques-uns à l’été, les anciens de Gross-Born et d’Arnswalde purent alors, s’ils le désiraient, retrouver dans la France à reconstruire, leur famille politique d’avant 1939.