Les Camps
Les Conférences

" ...Il est sept heures, dix neuf heures dans le langage que toutes les nations civilisées ont emprunté aux chefs
de gare. Les baraques vomissent un torrent d’animaux étranges : ceux-ci, semblables aux monstres des fables, n’ont que la moitié d’un corps humain : les jambes et le buste. La tête, elle, est faite d’un casque de bois dont s’échappent deux paires de cornes menaçantes. Ces Minotaures d’un style nouveau ne sont cependant
que des prisonniers se hâtant vers la conférence du soir qui se tient dans le bâtiment jouxtant la cantine.

Arrivée dans cette salle, la bête se décompose en un tabouret que l’on range sagement à côté des premiers arrivants et d’un homme qui s’assied sur le tabouret. Brouhaha, fumées de cigarettes, sol jonché de "Junak"(*)
en carton que les Allemands ont raflées par stock inépuisable aux Polonais. L’atmosphère tient du théâtre avant le lever du rideau, de la brasserie populaire
et du meeting de banlieue, mais un théâtre miteux,
une brasserie sans alcool, un meeting sans violence.
Près des fenêtres, une estrade avec une table et deux chaises branlantes : manquent la carafe d’eau traditionnelle et le verre. Ce soir, la salle est pleine
à craquer, car une "vedette" va parler, le professeur d’histoire au Moyen Age ... " (34).

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C’est ainsi que Jean Ratinaud écrit cette procession de prisonniers qui, dans les premières semaines, se dirigeait chaque soir vers le lieu où se tenait la conférence du jour, la plus importante, car elles étaient nombreuses,
dans la journée, ces conférences où les plus compétents d’entre nous essayaient à la fois d’instruire et de distraire leurs codétenus. Roger Ikor, d’ailleurs, raconte aussi la même scène, dans des termes très analogues.
Et tous les deux étaient orfèvres en la matière car ils furent tous les deux au nombre de ceux qui, avant même l’arrivée de tout document, ont mis à contribution leur mémoire et leur talent, à la demande des Universitaires qui partageaient notre sort, pour meubler un peu le vide de ces premiers jours.

Comme on l’a vu, c’est en effet dès les premiers jours que quelques Universitaires avaient décidé de se mettre
à la disposition des autres en leur distribuant un peu de leurs connaissances. Ils ont donc mis sur pied
une série de conférences sur les sujets les plus divers et, bien sûr, ce sont ceux qui, par leur état, étaient les plus rompus à la parole, les professeurs, qui ont été les premiers mis à contribution. Un très long chapitre de la thèse de Pierre Flament fait l’historique de cette mise en route en nous décrivant les difficultés du début :
recherche des locaux, établissement d’un horaire, tableau des différentes conférences, etc.
C’est donc pour beaucoup à ce travail que nous ferons appel pour dire ces premiers jours de l’intense activité intellectuelle qui a marque la vie de notre Oflag. Le Père des Places, aumônier militaire qui a été rapatrié
en janvier 1941, l’a raconté dans un article du Figaro le 25 juin : " ...Dans nos baraques surchargées,
il fallait à peine songer à grouper plus de trois auditeurs pour un vague cours d’allemand. Combien pouvaient être ces obstinés : cent, deux cents peut-être. Quinze cents autres risquaient de sombrer dans le marasme.
C’est alors qu’une semaine après notre arrivée, un extraordinaire metteur en oeuvre, le Commandant Rivain, ancien Directeur de la Revue Critique des Idées et des Lettres, et fondateur de l’Unité Française a découvert
un vaste local qui servait jadis de réfectoire aux sous-officiers allemands et pouvait contenir six cents auditeurs
et le dimanche, un nombre plus grand encore d’assistants à la messe. Dès le 1er juillet, un bel horaire paraissait alignant des cours de langues, de sciences, de droit, de comptabilité, des conférences de lettres, de philosophie
et surtout d’histoire... " (35).

Un emploi du temps très précis dut être établi car rapidement les propositions de conférences sur des sujets
très divers ont été faites. En général, le matin était consacré aux cours de langues vivantes, les après-midi
aux conférences générales. Les causes de la défaite et la nouvelle organisation de la France furent des sujets souvent proposés. Et enfin, après le dîner, à dix neuf heures, comme le dit Ratinaud, avait lieu la conférence
du jour sur un sujet d’histoire ou de littérature. II est évidemment impossible de donner la liste des sujets traités dans ces conférences. Flament s’y est essayé et il en donne au moins un relevé par matières.
Mais ces listes sont très incomplètes du seul fait que, pendant huit mois, chaque bloc, étant séparé des autres,
a dû établir son propre programme et si Flament a noté avec beaucoup de précision les chiffres pour le bloc III,
le sien, à la rigueur ceux du bloc II pour lequel il a eu beaucoup de renseignements, il avoue lui-même
qu’il n’a eu aucune donnée suffisante pour établir le tableau de ce qui s’est fait aux blocs I-IV.

Les conférences ? Nous n’en citons que deux ou trois, mais nous les retrouverons plus loin, lorsqu’on parlera
de l’Université qui a été la suite normale et logique de la série de conférences du début, lesquelles se sont transformées petit à petit en de véritables cours qui comportaient parfois de dix à vingt leçons :
l’Université était née. Donc, des conférences qui ont le plus marqué leurs auditeurs, outre celle de Ratinaud
sur le "Miracle grec" , prononcée huit jours à peine après l’arrivée à Gross Born et sa série sur l’histoire
du Moyen-Age - il faut en citer deux qui ont fait sensation :

Le 22 novembre 1940, c’est Armand Lanoux qui parlait de la "Condition du prisonnier" et qui a mérité l’insertion de sa prose dans les premiers numéros d’ "Ecrit sur le Sable ". Le 18 janvier 1941, une autre conférence est restée dans toutes les mémoires (comme le raconte le Commandant Baticle), devant une salle comble,
celui qui s’appelait alors le Capitaine Billotte (*) traitait "quelques problèmes nouveaux de tactique navale".
Ce titre (à l’usage des boches) camouflait le vrai sujet qui passionna l’auditoire : l’impossibilité d’un débarquement allemand en Angleterre". Quelques jours après, le conférencier prouvait la possibilité
d’une évasion des plus réussies en prenant le train en gare de Westphalenhof, son billet pris à l’avance ». (36)

En fait, les sujets des conférences furent extrêmement variés. C’est ainsi, par exemple, que Picard fut amené
à faire un exposé sur le problème de l’ Acadie, bien éloigné des préoccupations du moment.
Après notre déménagement vers Arnswalde, la situation ne fut plus la même. Toute réunion, toute conférence était interdite après 17 heures. Le nombre des salles disponibles pour les conférences qui risquaient d’attirer
un grand nombre d’auditeurs était très restreint. Et, il faut bien le dire, la fatigue et la lassitude jouant,
le nombre de ceux-ci, pour les conférences d’intérêt général, avait diminué. Le relais avait été pris par la création de l’Université et ses séries de cours spécialisés.