Evasions

L’EVASION EN 1942 :
Récit par Bertrand de CUNIAC

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Septembre 1993 :
Bertrand de CUNIAC et Yves BRICARD
devant la gare de Deutsch Krone
où ils avaient pris le train vers l’ouest après leur évasion
de l’Oflag IID de Gross-Born en mars 1942

Tout prisonnier a toujours rêvé de s’évader, même si ce n’est que pour calculer toutes les difficultés que cela représente. En Poméranie, les obstacles étaient nombreux : pour la plupart méconnaissance de la langue allemande, éloignement des frontières occidentales (France ou Suisse), absence de renseignements sur l’accueil possible en U.R.S.S., malgré la faible distance, cette voie ayant d’ailleurs été supprimée dès le printemps 1941. Restaient la proximité de la Baltique et l’embarquement vers la Suède, évoqué par Armand Lanoux
dans son roman. Par contre, le séjour à Gross Born nous donnait deux possibilités qui ont été utilisées avec plus ou moins de succès : les promenades en forêt et le creusement de tunnels.

Dès notre arrivée au camp, beaucoup ont commencé à préparer cette évasion pour laquelle ils voulaient pouvoir profiter a la première occasion favorable et ce fut pour eux une manière d’occuper le temps dont
ils disposaient.

D’autres ont raconté tout ce que cela nécessitait de préparation : confection de fausses pièces d’identité ou leur récupération subreptice dans les colis où elles nous parvenaient de France. Manoeuvres diverses
pour se procurer boussoles, cartes et argent (les marks dont nous disposions n’étaient utilisables qu’à l’intérieur des camps), aussi et surtout fabrication de costumes civils à partir d’uniformes ou de tissus que l’on pouvait
se procurer. Et là furent mis à contribution, non seulement l’atelier des tailleurs, mais aussi les équipes qui, dans chaque block, étaient chargées de la régie du théâtre dont ils devaient costumer les acteurs.

Malgré toutes ces difficultés, la première tentative d’évasion a été signalée dès le 10 août 1940, six semaines après notre arrivée à Gross Born.

Le groupe du tunnel des 16, 17 et 18 mars 1942 :
BLOCK 2, BARACKE 35, STUBE 2

Debout de gauche à droite :
de la GORCE, CARAYOL, CORNUT-GENTILLE, FAJEAU, d’HARAMBURE, André RABIN (assassiné par les allemands à la sortie du tunnel, le troisième soir et enterré au cimetière français de Gdansk
dans la tombe n° 1249 puis ramené en france en 1951 à la demande
de sa famille et inhumé au cimetière de THIAIS PARISIEN,
Division 17, Ligne 12, Tombe 46 à côté de la tombe 47 où repose
son frère Paul, caporal, prisonnier au Stalag IIA et tué dans le bombardement allié des usines de Warnemünde le 29 juillet 1943), BERNIER, ZAGEL, HALFER, AUBATHIER, DUHEN et CLAUZON

Les premières tentatives d’évasion se sont produites au moment des promenades que les allemands nous faisaient faire dans la forêt qui entourait le camp. Il est impossible de les citer toutes. On notera seulement
que le ler février 1941 partait ainsi le Capitaine Billotte(*) et que le 27 mars, les Lieutenants Branet,
de Boissieu et Klein partaient à leur tour.

Cette dernière évasion a été racontée par Félix Mallet de Loz qui en a été le spectateur actif :
"...L’affaire avait été montée très sérieusement. Nous avions l’autorisation - elle fut supprimée après cette opération - d’aller faire une promenade dans les environs du camp, sous surveillance et encadrement
des Allemands. Le nombre autorisé de promeneurs était de cinquante, soit dix files de cinq.
Avant de sortir, nous étions comptés deux fois : la première, une fois les rangs formés, la deuxième,
avant que la barrière ne s’élève pour nous laisser passer. Nous avions choisi pour cette sortie les plus grands, tous ou à peu près revêtus de ces grandes capes de cavalerie. Nous avions ajouté à ces cinquante, trois officiers de petite taille, planqués chacun sous la cape d’un camarade. De nombreuses répétitions avaient eu lieu, naturellement en secret. "Plus de dix minutes se passent avant que les opérations de comptage ne soient terminées. Enfin la barrière s’élève. "Deux cents mètres de descente vers la route de Roederitz.
Après un tournant à droite, nous sommes sur un chemin rectiligne, bordé d’arbres avec un petit accotement
de chaque côté. "L’officier français, interprète, marche devant avec le sous-officier allemand. Deux sentinelles, fusils en bandoulière, sont sur la gauche de la colonne, une autre en arrière-garde. C’est de cette dernière
que je suis chargé de m’occuper. Un bon Poméranien tranquille. "Je lui fais la conversation. Tout y passe.
Je lui parle de l’équipe de football, Schalke 04, que j’ai vue autrefois au Havre. La littérature vient aussi à mon secours : "Ich weiss nicht, was es bedeuten soll, dass ich so traurig bin" (je ne sais pas ce que cela signifie que
je sois aussi triste ", "Kennst du die Land, wo die Zitronen blühen ?" (Connais-tu le pays où fleurit l’oranger !), "Nach Frankreich zogen zwei Grenadiers die waren in Russland gefangen" (Vers la France marchaient
deux grenadiers qui avaient été pris en Russie !). Goethe, Heine... quand je prononce le nom de ce dernier,
mon Poméranien, affolé, me dit : " Heine, nicht gut. Jude !" (Heine pas bon, Juif).

"Mais pendant ce temps, ce qui a été prévu se déroule. Les trois candidats à l’évasion, d’un seul coup, passent leur cape à leurs voisins. Ils sont en civil en dessous, et l’un derrière l’autre, prennent l’accotement de droite. Nous accélérons le pas, ils ralentissent le leur. J’arrive à leur hauteur, toujours flanqué à gauche
de ma sentinelle, les dépasse, puis, subitement, ils prennent à droite un sentier qui, à travers champs,
les conduit vers Roederitz. Nous les regardons de côté s’avancer, dans l’attente angoissée d’un incident qui,
par bonheur, ne survient pas. Pourtant, le sous-officier qui dirige notre groupe a un soupçon en voyant de loin ces trois hommes progresser vers le hameau. Il fait arrêter notre colonne et commence le comptage
de ses ouailles pour vérification. Nous sommes toujours cinquante, comme au départ. Il a un grand sourire
et nous continuons la promenade". (28)

Après plusieurs de ces évasions qui se sont produites au cours de promenades, les allemands se sont émus
et le rythme en a été très réduit avant qu’elles ne soient supprimées sans le moindre prétexte.
Mais Gross Born était bâti sur le sable, et dès le début, des prisonniers en avaient compris l’intérêt et avaient établi des plans pour percer des tunnels dans ce sol facile. Très vite, les allemands ont fait enlever les planches qui cachaient les soubassements des baraques et en empêchaient la surveillance. Mais cela n’a guère été
un obstacle. Les vrais obstacles étaient la friabilité du terrain qui obligeait au boisage du conduit, l’évacuation des déblais, qu’il fallait camoufler en les répandant petit à petit sur l’ensemble de la surface du camp et surtout les problèmes d’aération et d’éclairage de ceux qui travaillaient au fond d’un boyau qui pouvait atteindre plus d’une centaine de mètres, à plus de cinq mètres de profondeur pour passer sous les barbelés et atteindre la forêt. Les bricoleurs du camp, surtout les électriciens et les ingénieurs qui connaissaient bien les problèmes
de ventilation, ont été mis à contribution.

Nous ne saurons jamais combien de tunnels ont été ainsi projetés, combien ont été commencés, combien ont été découverts pendant la période des travaux, combien ont abouti et permis le départ de ceux qui les avaient conçus, ni surtout combien de ces évadés ont été repris avant leur arrivée en France.

Nous avons raconté l’issue tragique de l’évasion qui s’est faite par le dernier de ces tunnels, les 16, 17 et 18 mars 1942 et au cours de laquelle, notre camarade Rabin a été assassiné au moment de sa sortie. Quelques semaines plus tard, nous étions transférés à Arnswalde, où les conditions n’étaient plus du tout les mêmes.
Les promenades y furent rarissimes. Le sol n’était plus de sable, mais de béton et il fallut renoncer aux tunnels.

Il y eut cependant quelques tentatives par les égouts et les canalisations de chauffage ou d’électricité.
Il y eut surtout la deuxième évasion, réussie celle-là, du Capitaine du Crest qui s’est laissé enfouir dans le panier de linge sale, dans le tombereau chargé de le ramasser. Il n’en reste pas moins que ces tentatives sont devenues très rares. Dans sa thèse, l’Abbé Flament qui a noté au jour le jour les événements qui se produisaient,
fait état de 61 tentatives d’évasions. Sur ces 61 tentatives, 47 se sont produites à partir de Gross Born,
et 14 seulement à partir d’Arnswalde.

Reste à essayer de savoir quelle fut la proportion des évasions réussies. C’est un bilan difficile à établir.
Notre camarade de Lardemelle, lui-même évadé par un des tunnels de Gross Born, s’y est essayé.
Il a obtenu un total de 23 réussites dont 16 à partir de Gross Born (*) et 7 à partir d’ Arnswalde.
Les six premières par la Russie, 11 vers la France et les autres vers la Suède.

Il signale enfin que, sur 23 évadés de l’Oflag IID-IIB, 7 se sont retrouvés à la 2ème DB dont l’un, le Commandant Borel de Perron, a été tué en mars 1945 devant Royan.

Vous allez pouvoir découvrir le récit de la création de ce tunnel et des péripéties des évasions
dans les 17 paragraphes et la conclusion qui suivent dans la sous-rubrique.