Evasions

La traversée des 17 et le retour des 13

En quittant le tunnel nous étions certains de la réussite, car nous nous représentions l’aboutissement du tunnel comme la plus grande difficulté vaincue.

Notre trop grande confiance dût nous trahir, car bien peu aboutirent au résultat final : la FRANCE, quatre
sur 17. Ce fut un échelonnement d’insuccès tout au long du parcours. Nous atteignîmes tous BERLIN.
Là, furent repris DUHEN, AUBATHIER, ZAGEL ; les gares étaient littéralement bourrées de policiers
en uniforme et en civil ; il fallait traverser la ville par le métro pour changer de gare ; autant d’embûches
où trois succombèrent les premiers, car nos papiers étaient passés au crible plusieurs fois.
Les quatre qui devaient filer vers la SARRE et METZ furent plus heureux ; une frontière moins sévère
les accueillit et ils touchèrent tous les quatre le sol de la FRANCE. Ce furent BRICARD et son co-équipier CORSE, CARAYOL et DIDION. Les huit qui devions passer par la BELGIQUE, nous réussîmes tous les 800 kilomètres
de traversée non sans de nombreuses émotions, car nous éveillâmes de nombreux doutes, mais notre assurance nous sauva. Ce ne fut qu’à HERBESTAL, à la frontière belge, que nous échoûames, non sans avoir bagarré
et nié pendant de nombreuses heures ; mais, nos papiers nous portaient comme travailleurs français libres
à DANTZIG, et nous ignorions qu’à cette date, aucun travailleur étranger n’avait accès dans cette ville.
Ce fut vraiment un coup de malchance, car sans ce détail, nous passions facilement au crible des douaniers
et policiers. Quant à LEDUC et MASSIGNAC qui n’avaient pas de papiers en règle, ils préférèrent se diriger
vers STRASBOURG où ils connaissaient des passeurs. En traversant à la nuit le Rhin sur une barque,
ils se firent reprendre par une patrouille de frontaliers. Ce fut donc un échec lamentable pour tous, y compris les quatre de la SARRE.

Le sort fut d’autant plus dur pour nous, qu’il choisit pour réussir quatre camarades dont deux, étrangers
à la chambre, n’avaient jamais touché un grain de sable du tunnel au cours de nos longs travaux.
Notre travail n’était guère récompensé, mais nous n’eûmes rien à regretter, car nous avions conscience d’avoir fait le maximum pour tenter la réussite.

Personnellement, avec La Gorce, nous fûmes donc repris à HERBESTAL, enfermés dans un cachot et après
48 heures de solitude, passèrent devant le Commissaire de la Gestapo. Notre cas était jugé grave, car nous avions nié plusieurs heures et nous nous refusions à indiquer notre origine pour tenir la parole que nous avions donnée à nos camarades de ne pas parler, afin de ne pas compromettre les sorties suivantes du tunnel ; nous ignorions évidemment qu’à ce moment le tunnel était découvert et qu’un de nos camarades y avait succombé. Les policiers de la frontière étaient habitués à beaucoup plus de facilité de la part des évadés repris, car ils avaient affaire, en général, à des soldats qui s’évadaient de stalags proches et qui avouaient de suite, sachant qu’il leur serait très facile de recommencer l’aventure trois mois après. Ce n’était pas notre cas, nous ne savions que trop bien que notre tunnel ne se referait pas Et qu’il était quasi-impossible de sortir d’un Oflag.

Pour toutes ces raisons, nous opposâmes avec GORCE, lors de notre passage à la Gestapo, un mutisme complet ; nous fûmes alors l’objet d’un passage à tabac en règle : coups de poings, de pieds, menaces du revolver et toute
la mise en scène propre aux méthodes allemandes. Mais, cette fois-ci, la raison du plus fort ne fut pas
la meilleure et ils ne tirèrent pas grand chose de notre obstination. Ils nous renvoyèrent donc en prison et deux jours après, nous remettaient, menottes aux mains, entre les mains de la Wehrmacht, l’Armée qui à son tour essaya de nous tirer les vers du nez ; en présence des nouvelles, renseignements et photos qui venaient
de leur parvenir de notre Oflag, car dès la découverte du tunnel, toutes les frontières furent alertées,
nous ne pûmes nier plus longtemps.

Nous rejoignîmes alors nos six camarades infortunés à l’Oflag VI C, nous regagnâmes bien escortés notre Poméranie que nous avions bien pensé quitter à jamais quinze jours avant. Ce retour à la nuit vers notre camp éclairé fut extrêmement décevant, car il marquait l’aboutissement d’un travail de huit mois réalisé
grâce à une volonté tenace d’aboutir après avoir surmonté des obstacles à première vue insurmontables.
Notre moral fut soumis à une dure épreuve, surtout au moment où les Allemands nous mettant en cellule
pour purger une peine classique de dix jours de cachot, nous apprîmes l’assassinat de RABIN,
assassinat dont nous portions une partie de la responsabilité ; mais, enfin, à la Guerre, comme en Captivité ,
le sort de chacun est confié aux Mains de la Providence .