Retour & réinsertion

De BREME à PARIS en avion
par le Lieutenant Pierre CROS

Article du journal « Barbelés d’Oc » n° 3 de mai 1945 (Organe mensuel de l’Association Départementale
des Prisonniers de Guerre de l’Hérault )

« De Brème à Paris en avion.

Ils sont partis hier plus de 1000. Aujourd’hui je suis dans les mille suivants. Groupés par 27 nous attendons, depuis de longues heures, les camions américains qui doivent nous transporter à l’aérodrome de Paderborn. Dans le fossé qui borde la route, gisent de nombreuses boites de conserves américaines, restes de notre dernier repas à Soest… Et ces camions qui n’arrivent pas. Mais si ; là-bas débouchant au tournant de la route en voici un, puis deux, puis trois, puis toute la colonne. Grand remue-ménage. Exclamations. Bruits de moteurs.
Coups de sifflet de l’officier qui dirige la manœuvre. L’embarquement est rapidement fait. Points de traînards ou de retardataires. Nous sommes maintenant plus de 30 dans chaque camion car il s’agit de faire partir
le plus de monde possible. L’opération n’a pas duré 10 minutes. Nous quittons SOEST entre une double haies
de camarades qui partant les jours suivants sont venus nous souhaiter un bon voyage. Au revoir les copains !
Mais adieu Oflag. Adieu barbelés et miradors. Mais aussi adieu chers camarades qui avez partagé pendant 5 ans le poids de nos chaînes et qui dormez maintenant en terre allemande, victime d’un bombardement déclenché quelques heures avant notre libération. Monter dans un camion est une chose banale. Mais faire un parcours dans un camion américain, voilà je vous l’assure, une attraction qui n’a pas sa pareille à Luna Park surtout lorsque le conducteur est du plus beau noir d’ébène. Un train d’enfer pendant tout le parcours et voilà franchi rapidement les 50 km séparant Soest de Paderborn. Y a-t-il des avions sur le terrain ou faudra-t-il encore attendre ? Attendre ! Toute la vie du prisonnier s’est passé dans l’attente. Attente de la libération.
Elle fut hélas la plus longue. Attente d’une lettre ou d’un colis. Attente de l’heure du repas. Attente du jour
où l’on pourra manger à sa faim. Aussi est-ce avec anxiété que nos regards sont tournés vers l’aérodrome dont
le terrain nous est encore masqué par de vastes hangars réduits à l’état de ferrailles tordues. Encore quelques tours de roues et le voilà enfin cet aérodrome objet de tant de conversations depuis plusieurs jours.
Oui ! Ils y sont ! Là-bas au milieu du terrain, bien alignés, 30 avions nous attendent bi-moteurs dont la silhouette élancée est prête à prendre l’air. Nous montons dans chaque appareil par groupe de 25.
Chacun se fixe bien à son siège par l’intermédiaire d’une grosse sangle. Car le pilote nous fait dire par l’officier interprète qu’il va y avoir des trous d’air et que ça va danser un peu. D’ailleurs tout est prévu. Un grand récipient est là, pour ceux qui auront tout à l’heure le mal de mer. Il est à peine 5 heures lorsque les deux moteurs sont mis en route. Un bruit assourdissant nous condamne au silence. D’ailleurs personne n’a envie
de parler en cet instant où nous allons quitter cette terre de servitude. Le ronron des moteurs s’accentue
et s’accélère. L’avion se met à rouler lentement vers la piste d’envol. De mon hublot je vois les hangars qui s’éloignent pour devenir une simple tâche brune à l’horizon. Nous avons décollé. Adieu terre allemande…
Des sourires illuminent tous les visages, et si l’on ne parle pas, chacun sait cependant ce que pense son voisin.
Le temps est clair, la visibilité très bonne. De nombreuses villes industrielles sont survolées qui ne sont plus
que des monceaux de ruines. Et voici le Rhin et Cologne. Le Rhin ! Petit ruban au reflet métallique qui semble éviter tout contact impur avec cet amas de ruines qui fut jadis Cologne. Mais le Rhin est déjà loin et c’est bientôt la France. Le pilote nous signale que nous survolons notre pays. Enfin ! Voici Paris avec la tour Eiffel
qui se dresse indécente au-dessus de la capitale. Et ce petit ruban barré de raies brunes c’est la Seine.
Attention à l’atterrissage ! En bas c’est maintenant une grande étendue toute verte vers laquelle nous piquons.
Une légère secousse. Ça y est. Le contact est repris avec la planète. Mais cette fois c’est la France.
Après une manœuvre savante, l’avion s’arrête devant la gare du Bourget. Des jeunes gens, des jeunes filles sont là qui nous attendent pour nous conduire au Centre d’Accueil. Il est à peine 7 heures lorsque je saute de l’avion sur le sol. La Terre Française ! Depuis 5 ans que nous l’avons quittée…En ordre, nous nous dirigeons vers le hall de l’aéroport. A l’entrée nous défilons entre une double haie d’aviateurs qui nous présentent les Armes.
Finie la servitude ? Les chaînes sont tombées. Tel le paralytique sortant de la piscine miraculeuse, des hommes renaissent à la vie. »

« Lieutenant Pierre CROS. Oflag IID-IIB »