Evasions

Situation dans le Temps et l'Espace

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Plan du camp de Gross-Born
pour l'évasion de 1942
ETE 1941- La première année de barbelés vient
de s’achever ; le dur été poméranien ne nous fait désirer que davantage des cieux plus cléments.
La guerre semble s’éterniser à l’Est et il n’est pas encore question de l’Ouest.
Les premières illusions de libération sont mortes
à tout jamais. Allons-nous accepter passivement
notre sort de captif, de citoyen inutile et de parasit
de l’Etat Français qui fait cependant tout son possible pour améliorer notre sort matériel ?
Ou bien, notre simple devoir de français et de soldat
ne nous réclame-t-il pas ailleurs ?

La France meurtrie n’a t-elle pas besoin de tous ses fils pour panser ses blessures et allons-nous assister passivement, de loin, à sa ruine ? Il n’y a pas pour nous plusieurs solutions pour se mettre au service des nôtres : l’EVASION. EVASION, ce mot remplit de plus en plus nos esprits ; enfin, un but dans notre vie informe !
Jour et nuit, cette idée gagne du terrain, pénètre peu à peu tout notre être pour devenir une idée fixe.
Quatre moyens d’évasions : par la route du camp, par-dessus les barbelés, par dessous ou à travers. La première solution avait réussi à notre camarade, le Capitaine Billotte, qui, en Mars, avait profité d’une promenade
pour nous fausser compagnie : mais, le temps des promenades est fini depuis belle lurette, et les tentatives
dans les seaux à ordures ou dans la voiture du cantinier se sont avérées sans aucun succès.
Par-dessus ou à travers les barbelés : trop dangereux et guère de chances de réussites, car le jour un Feldgrau circule constamment le long des barbelés qui sont en plus dans la ligne de mire des mitrailleuses des miradors
et la nuit, nous sommes bouclés sans nos Stubes, à la merci d’un chien pour nous attendre à la moindre tentative de sortie. Reste donc la seule solution du souterrain, que le sol sablonneux peut et doit nous permettre sans de trop grandes difficultés. Il est vrai que nous en avons déjà un peu l’expérience.
Notre première tentative de souterrain réussit pleinement en Juillet-Août 1941, lorsque logeant à la 8/2
au Block II, nous n’avions que 20 mètres à faire pour déboucher dans un petit bois en contrebas ; mais,
croyant un peu au Père Noël, nous voulions échelonner les départs sur plusieurs jours, chaque départ espacé
de 8 jours ; nous n’avions aucune expérience et seul le premier départ eut lieu le 12 août, quelques jours après le départ légal des Anciens Combattants de 14-18. Les Allemands repérèrent aussitôt le souterrain
et nos illusions d’un 2ème départ tombèrent à l’eau. Les six partants réussirent jusqu’au bout la traversée
de l’Allemagne, grâce à des faux papiers confectionnés au camp. Nous spéculions sur la candeur naïve
des Allemands que nous n’aurions jamais cru aussi forts. Mais, ils ne furent pas suffisamment malins pour dissoudre l’équipe redoutable que constituait notre Chambre ; au lieu de nous disperser aux quatre coins du cap et des blocs, ils nous changèrent de bloc tous ensemble dans un même stube, la fameuse 35/2 du Bloc I
(baraque 35, stube 2), il est vrai cette fois-ci un peu plus loin des barbelés que la 8/2 (voir croquis ci-dessus).
Il est bon de se rappeler que les baraques en planches, longues de 20 mètres étaient divisées en quatre chambres ou stubes de mêmes dimensions et où nous logions d’habitude à 25 ; à notre arrivée en juin 1940,
nous y étions jusqu’à 48. C’est donc le 1er septembre que nous prîmes possession de notre nouveau logement
au comble de bonheur de nous trouver encore toute l’équipe des trappeurs réunis, prête à jouer un bon tour
à Messieurs les Allemands.

Projets et Conseil de famille

Le lendemain de notre installation à la 35/2, Conseil secret. Motif : comment renouveler notre exploit de la 8/2, car, bien entendu, plus que jamais encouragés par la traversée de l’Allemagne des frères GUINARD et autres, partis de la 8/2, nous sommes décidés à partir coûte que coûte, en essayant de ne pas retomber dans les erreurs de la 8/2. Nous avons donc deux sujets de délibération : tirer les leçons de l’expérience de la 8/2 et mettre
sur pied l’organisation d’un nouveau tube.

Principales leçons de la 8/2 :

1/ Aucun étranger à la chambre ne participera au travail, car avec les allées et venues des étrangers
à la chambre dans le camp, le tunnel devient le mystère de Polichinelle.

2/ Aucun bois ne rentrera dans la chambre, ni un grain de sable des déblais n’en sortira, à nous de nous débrouiller. Tout cela pour renforcer encore le secret qui s’avère la difficulté la plus dure à surmonter,
si l’on en juge par les nombreux tunnels que les Allemands découvrent en cours d ‘exécution, grâce à un mouchard quelconque.

3/ En ce qui concerne les départs, car nous sommes persuadés de mener à bien notre travail, seuls les exécutants partiront en bloc en deux jours consécutifs (ordre de départ : par tirage au sort) et le 3ème jour,
tout le monde partira s’il le désire, mais le tunnel ne sera dévoilé aux autres français que le 2ème jour après
le 1er départ. C’est peut-être de l’égoïsme d’equipe, mais c’est sûrement la seule condition de la réussite.
L’avenir d’ailleurs le confirmera.

4/ Autre détail technique : pas de trappe apparente dans la chambre ;
ce sont, en général, les trappes qui font découvrir les tunnels au cours de fouilles par la Gestapo ou l’Abwehr.
A nous de découvrir la solution. L’accord ne se fit pas tout seul, surtout sur le troisième point : le départ.
Si tous, nous étions d’accord sur le départ de la masse un jour après nous, en ce qui nous concernait,
les uns préconisaient un seul départ, d’autres deux départs pour pouvoir répartir les quelques petites gares
des environs sans grandes difficultés ; en effet, il n’est pas recommandé de se trouver à plusieurs dans la même petite gare ; mais, d’autre part, le départ en deux jours présente certains risques pour l’equipe partant
le deuxième jour ; c’est cependant cette dernière solution qui est adoptée ; en temps utile, on prendra toutes
les précautions pour permettre au 2ème tour d’avoir autant de chances que le 1er.
En partant sur ces bases là, reste à présent à organiser le travail. Nous sommes décidés à partir en mettant
le maximum d’atouts de notre côté. C’est une chance inespérée que nous soyons encore tous ensemble,
ne laissons pas échapper cette occasion. Donc, nous devons faire un tunnel dans le plus grand secret, aboutissant le plus loin possible pour permettre un départ en sécurité et susceptible de renouvellement pendant deux jours ; enfin, pour la traversée de l’Allemagne, nous devons nous mettre en rapport avec les frères Guinard qui nous feront profiter de leur expérience et nous enverront sûrement argent et papiers nécessaires.
Pour la réalisation du travail, il faudra faire en sorte que le bois que nous démolirons de la baraque nous suffise pour coffrer le tube et, d’autre part, que le sable que nous sortirons tienne place sous la baraque,
partant du principe que rien ne doit sortir ne rentrer dans le stube qui risquerait de rompre le secret.
Cependant, nous aurons besoin de certains outils ou matériel électrique provenant de l’extérieur.
Nous décidons donc de mettre dans le secret notre vieil ordonnance de chambre qui, grâce à des corvées à l’extérieur, peut nous rendre certains services, ainsi que le Capitaine de Massignac, interprète du bloc, chargé du magasin. Seuls, ces deux étrangers à la chambre connaîtront notre histoire, mais, ils ne seront jamais tenus au courant de l’avance des travaux. Duhen et Cornut-Gentille, anciens centraliens ont pour mission de tracer les plans des travaux et les autres d’examiner chacun de son côté les conditions d’une telle entreprise.
Nous sommes décidés à aller très vite, pour essayer de partir avant la fin décembre ou le froid et l’épaisseur seraient alors des obstacles insurmontables. Nous avons donc chacun 8 jours pour décider à participer à cette évasion (car certains sont encore hésitants, vu leur situation particulière de famille en zone occupée
par les Allemands, craignant toujours des représailles, ou bien, d’autres estiment que leur état de santé ne leur permette pas d’entreprendre un tel travail), et pour étudier l’affaire, une nouvelle réunion plénière
de la chambre est prévue pour la semaine suivante et le 10 septembre, nous sommes décidés à poser la première pierre de cet édifice souterrain (c’est-à-dire dix jours à peine après notre arrivée dans cette nouvelle baraque).