Retour & réinsertion

ARNSWALDE – MARSEILLE via ODESSA
par Guy CATTIN

Nous sommes reconnaissants à notre camarade Francis BOUGIS de nous avoir récemment soumis le récit
de Guy CATTIN (1) relatant pour ses anciens camarades d’école, les circonstances de la prolongation
involontaire de son séjour à l’Oflag IIB d’Arnswalde jusqu’à son retour à Marseille en passant par Odessa.

(1) Guy CATTIN était chef de service dans une entreprise indépendante en 1946 et était domicilié
au 8 bis, rue de la Terrasse, Paris (17e) (voir à la page « C » de ce site, l’annuaire des prisonniers
de l’Oflag IID-IIB de 1946). En 1976, il écrivait, pour « les techniques de l’ingénieur »,
un article sur l’organisation des chantiers de travaux publics.

 

Introduction

Il arrive un moment où, après de longues années, on éprouve le besoin de se plonger dans le tas des papiers
que l’on a accumulés au fil du temps. On en jette beaucoup mais, parfois, on retrouve dans la masse quelque document complètement sorti de nos mémoires que l’on relit comme un peu de passé qui resurgit.
C’est ainsi qu’au début de 1991, opérant un premier tri de mes dossiers, j’étais tombé sur un texte court écrit pour le petit journal d’anciens camarades d’école. Tout au moins son début puisque le texte retrouvé s’arrêtait sur un « à suivre, et que la suite était égarée. Pensant alors que ces souvenirs pouvaient un jour intéresser
mes enfants et petits-enfants, j’avais essayé de retrouver dans ma mémoire, qui hélas ! pouvait facilement
me trahir, la fin de mon aventure du début de l’année mémorable de 1945. La première partie de mon récit,
écrit dans les premiers mois après les événements, peut constituer un témoignage à peu près sérieux,
malgré les inévitables déformations de la perception subjective de faits souvent de minime importance et très localisées dans une réalité globale d’une grande complexité. Il est évident que la partie écrite en 1991 a subi, elle, l’érosion du temps et les risques de déformation d’une mémoire qui pendant 50 ans, a modifié les perspectives. Combien de détails occultés, combien d’autres valorisés. Pour la partie « historique » des combats en Poméranie, j’ai pu, il y a peu, confronter mes souvenirs avec, en toute modestie ! les mémoires de GUDERIAN qui commandait alors le front de l’Est et relate avec beaucoup de détails les opérations e ces semaines avec,
en particulier, les combats autour du « schwerpunkt » (NDLR : littéralement : « point dur » en français ou bien « point d’appui ») d’ARNSWALDE. Dans ma relation de mon périple de retour, je me suis heurté au problème
de la toponymie, ces noms de lieux allemands que j’avais retenus figurant maintenant en polonais sur les cartes disponibles et il m’a été impossible d’en situer certains avec quelque précision, mais je pense qu’il ne s’agit là que de détails. J’ai, hélas toujours après ces événements, essayé de retrouver les camarades qui formaient notre petit groupe. Je ne les ai jamais revus par la suite, chacun absorbé par les impératifs de la reprise d’une vie mise en sommeil depuis six ans. J’ai oublié jusqu’à leur nom, malgré mes appels dans notre journal (Le Lien). Aucun d’eux ne s’est manifesté. Auraient-ils tous disparu ? J’aurai bien aimé pourtant confronter mes souvenirs avec les leurs !

 

ARNSWALDE – MARSEILLE via ODESSA JANVIER–AVRIL 1945

Ma chance a commencé le 16 décembre 1944. Si ce matin-là j’étais sorti un peu moins précipitamment du bloc IV de l’Oflag IIB, j’aurais vu que le sol était couvert de verglas, je n’aurais pas glissé et par voie de conséquence, mon péroné gauche n’aurait pas été fracturé. Je ne sais pas ce qu’aurait été alors ma destinée, mais elle eût été sûrement très différente. Toujours est-il que lorsque je me retrouvai sur un lit de l’infirmerie, je n’envisageais pas les choses avec autant de sereine philosophie. Je pestais contre ce fatal verglas, que depuis j’ai béni
si souvent. Ainsi donc, c’est confortablement installé dans une botte de plâtre que j’ai passé l’hiver 1944-45.
Cela m’a permis d’apprécier à sa juste valeur la camaraderie de cette captivité qui finissait. Gâté comme un enfant malade par tous mes camarades, avec des attentions dont je garderai longtemps le souvenir, je pouvais envisager la situation avec sérénité. Cependant, les Américains connaissaient les jours pénibles
dans les Ardennes. Les Russes se tenaient l’arme au pied devant VARSOVIE et ne paraissent pas déclencher cette fameuse attaque dont tous les stratèges, (et ils sont nombreux dans un camp de prisonniers) ! s’accordaient à dire qu’elle submergerait ARNSWALDE. Que deviendrions-nous alors ? Toutes les hypothèses étaient permises ! et nous ne nous gênions pas pour profiter de la permission en longues et passionnées discussions appuyées
de bobards. Et nous attendions ! « To morrow always comes » disent nos amis Anglais. Et il vint, le 12 janvier.
La T.S.F. clandestine et la Pomersche Zeitung, (NDLR : le système d’écoute radio des Français s’appelait « I.S.F. » pour « Ils Sont Foutus » et le « Journal de Poméranie »), avec un accord touchant, nous apprenaient que la « grande » attaque sur VARSOVIE était lancée. Cartes et épingles ne chômèrent pas ! VARSOVIE, POZNAÑ, SCHNEIDEMÜLHE, ROGASEN – Rien n’arrêtait les blindés de JOUKOV et si vous jetez un coup d’œil sur une carte, vous comprendrez vite pourquoi le camp étant en cette fin de Janvier, en pleine effervescence.
Déjà sur la route de STEETIN (SZCZECIN) à quelque 500 mètres du camp (NDLR : en réalité 150 mètres environ), on pouvait voir la longue et impressionnante file des réfugiés piétinant dans la neige et la glace,
les voitures d’enfants, les charrettes traînées à bras ou par un cheval épuisé. Exode qui nous consolait de celui de 40, le nôtre. On n’est pas beau quand on est battu… Le 27, les Russes paraissent être à une soixantaine
de kilomètres à l’Est et au Sud, et déjà de sérieux bruits d’évacuation du camp circulent. Chacun prend
des dispositions pour des étapes qui promettent d’être dures. On coud des sacs de fortune, on cloue des traineaux
en espérant que l’ordre tant redouté arrivera trop tard, alors que les colonnes blindées seront déjà là.
On attend. A l’infirmerie, c’est le calme. Nous sommes une trentaine à peu près hors d’état de marcher.
Je commence à faire mes premières promenades avec 2 cannes en souhaitant de ne pas guérir trop vite !
Cette fois, si les boches ne veulent pas nous voir libérés par les Russes, il faudra qu’ils nous transportent.
Mais, pourront-ils ? Dimanche 28 Janvier – différents indices semblent confirmer les bruits de départ.
Nous sommes prêts à toute éventualité. Lundi 29 Janvier – 5 heures – l’électricité est brusquement allumée dans les blocs. Des sentinelles marchent dans le camp. Allons, ça y est. Dans les chambres, chacun prépare
son léger bagage dans une animation intense. A l’infirmerie, nous opposons la force d’inertie et restons couchés comme si de rien n’était. Un peu d’émotion. Que va-t-il se passer ? Vers 8 heures arrive l’ordre officiel.
Le camp fera mouvement à pied en direction de l’Ouest. Départs échelonnés par bloc. Consignes sévères concernant les marches. Les étapes prévues sont de 25 kms. Leur nombre ? Dieu seul le sait, probablement.
Rien n’est spécifié pour l’infirmerie. Les toubibs dressent une liste des plus invalides du camp, environ 80,
qui seraient transportés en camion. Nous restons au lit calmement – Il fait un temps épouvantable.
Neige et vent. Les camarades viennent nous dire au revoir avant de se rassembler dans la cour.
Il y a un peu d’émotion dans nos yeux. Que sera demain ? De ceux qui partent, combien ne survivront pas à ces marches sous la neige, sans ravitaillement, sans cantonnement, avec des sentinelles dont le fusil part si vite…
Pendant que les colonnes se mettent en route, arrivent à l’infirmerie les durs de l’Abwehr aux noms éloquents « TROMPE LA MORT » et la « FOUINE ». Ils nous disent qu’ils sont obligés d’abandonner ici, faute de moyens
de transport, ceux qui ne peuvent pas marcher, mais le chiffre avancé les fait ricaner. Si le nombre n’est pas réduit à une valeur raisonnable (pour eux), ils seront dans la pénible obligation de fusiller tout le monde.
Des volontaires partent. Nous restons 60 (c’est encore trop !) 40… ils paraissent accepter, s’en vont, puis reviennent, ne paraissant pas encore satisfaits. Des sentinelles passent le long des lits, fusil au poing.
La « FOUINE » soulève les couvertures, sans rien dire, reste longtemps. Et toujours les verdâtres avec leurs seringues et leurs grenades. Atmosphère lourde, la dernière colonne est partie. Autour de nous le silence de la campagne, la neige, beau décor pour un massacre… Enfin « ils » sortent, quittent le camp. Je n’ai pas honte de l’avouer, je soupire de soulagement. Je ne suis pas le seul d’ailleurs. Autour de moi, les visages jusque là tendus s’éclairent d’un sourire ou d’une gaudriole. Sensation inoubliable ! sur le camp désert et silencieux comme
une tombe, les vols de corbeaux s’abattent. La porte des barbelés est restée ouverte, les miradors sont vides.
Tout autour de nous, le désert. Les colonnes de réfugiés ont fini de défiler depuis hier. Mais il ne faut pas s’endormir sous ses lauriers. Sans plus attendre, les plus valides d’entre nous poussent des raids alimentaires dans les chambres abandonnées et souvent saccagées dans un moment de révolte bien naturel.
Nos camarades ont abandonné presque toutes leurs affaires et les réserves de 2 .700 prisonniers, même individuellement très faibles, cela représente un certain stock. Les patrouilles reviennent chargées
de victuailles qui nous permettraient de soutenir un siège (et cela nous fut bien utile par la suite). Il faut aussi rétablir l’électricité, se mettre à la recherche d’eau, de charbon. On s’organise… sans oublier le service de guet. Un retour offensif de ces Messieurs est toujours à craindre. A l’aumônerie, un camarade trouve quelques bouteilles de vin de messe que nous nous partageons… religieusement. Et le drapeau qui recouvrait les cercueils lors des enterrements. Nous le mettons soigneusement de côté pour l’arrivée des libérateurs. Des as en couture confectionnent d’immenses drapeaux à croix rouge qui sont pendus aux murs, nous voilà parés…
La neige tombe toujours et nous avons des pensées émues pour les camarades qui marchent. Où sont-ils ce soir ? La nuit (notre première nuit d’hommes à demi libres !) se passe sans incident.
LORSQUE QUE 40 P.G. COMPTENT LES COUPS

Nous voici donc maîtres du camp. Autour de nous la campagne est couverte de neige, un silence absolu, cristallin, inhabituel. Le jour se lève, la neige a effacé les dernières traces de bottes sur le sol. Timidement d’abord, puis plus hardiment nous nous essayons à notre nouvelle vie. Pour le profane, il est peut-être nécessaire que je fasse un peu de topographie. OFLAG IIB – Un carré de 200 mètres de côté ceint d’une triple ceinture de barbelés. A l’intérieur, 4 grands bâtiments en carré : les blocks I, II, III et IV. A l’ouest de ces blocks, 4 garages parallèles. C’est l’ancien casernement d’un bataillon motorisé, le IIème du 25ème R.I. (un vrai de POMERANIE). Entre les blocks, une cour dotée d’un gymnase au sud. A l’extérieur des barbelés côté nord :
un garage, la cantine allemande « chez OLIDA » le bâtiment de « l’ABWEHR », celui de l’ADMINISTRATION.
Et puis disposé symétriquement vers l’EST, de l’autre côté d’une route, un ensemble exactement identique : « les casernes boches » où depuis 3 ans se forment les futurs combattants IMOSTEN ! Au NORD, à 200 mètres, une route ARNSWALDE-KRENZ. A 500 mètres à l’EST, la campagne. Nous sommes installés au rez-de-chaussée du block III. Ces détails techniques précisés, revenons à notre récit ! Cette journée du 30 janvier (C’est mon anniversaire et il y a 12 ans qu’HITLER a pris le pouvoir !) se passe sans incident, sinon que vers le soir
nous voyons apparaître quelques casquettes vertes à l’entrée du camp ! Alerte ! Nous nous calmons en voyant déboucher l’intendant du camp qui nous avoue son ennui. Il est resté ici, n’ayant pas d’ordre ! Mais il n’est pas plus rassuré que ça. Il partira demain car il ne tient pas à faire de trop près la connaissance des mitraillettes russes ! 31 Janvier … 1er Février… Rien ! Désert… Silence… Enfin, le 2 Février au matin, le canon ! Il gronde par salves courtes et rageuses séparées par de longues minutes d’interruption, en direction du SUD-EST.
Toute la journée nous écoutons, faisant des suppositions et des pronostics. Les compétences discutent ferme.
Des chars ? de l’artillerie ? des « Orgues de STALINE » ? La distance ? 30 à 40 kms peut-être, c’est-à-dire vers KRENZ. Des troupes boches font leur apparition. Des camions, une batterie de 105 qui défile vers le SUD-EST
sur la route de KRENZ, des automitrailleuses qui viennent faire le plein (la citerne est à toucher le block III
de l’autre côté des barbelés) et repartent rapidement. Les boches que nous voyons ne ressemblent guère
à nos gardiens, dans leur tenue de campagne d’hiver, ils ont des gueules de combattants qui ne dorment pas toutes les nuits : le casque, la barbe mal rasée… Nous évitons de nous montrer mais tout de même une équipe fait une percée dans les barbelés vers le nord. Il ne s’agirait pas de se faire prendre dans la souricière.

Samedi 3 Février – Toujours le canon. Et puis brusquement, dans la matinée, des salves rapides qui partent de tout près, 5 ou 6 kms peut-être et qui font frémir nos cœurs de joie. Les colonnes de camarades seront-elles rattrapées avant de franchir l’Oder ? Ce serait trop beau ! (NDLR : en fait le fleuve « Oder » a été franchi
par les Officiers de l’Oflag IIB par les ponts de l’autoroute, au sud de la ville de Stettin, dans la nuit du jeudi
1er au vendredi 2 février entre 3 et 4 heures du matin après un départ à 23 heures, le 1er, qui suit une étape de 18 kms déjà faite le même jour. Le franchissement du fleuve se fait au cours d’une nouvelle étape
de 25 kms !!! Le samedi 3 février sera un jour de repos !!!). L’attente devient fiévreuse lorsque 2 avions russes d’observation survolent ARNSWALDE à basse altitude dans la brume légère. Et puis, nous voyons des troupes arriver dans les casernes boches puis dans les blocs I et II. Une batterie de canons automoteurs se range le long du camp. Des motocyclistes vont et viennent en hâte, le pistolet mitrailleur à l’épaule. Décidément, ça se corse !

Dimanche 4 Février – Réveil joyeux et plein d’espoir. Le chocolat au lait (pourquoi se priver) fume sur le poêle. On chante, on plaisante… Assis sur mon lit, je me rase tranquillement… Zzzz… Zzzz… Bing ! Bing !
Un obus au raz de la fenêtre qui fait voler la bordure du trottoir, un au milieu de la cour que salue respectueusement la corvée d’eau, le troisième sur une baraque attenante aux casernes boches !
Ça se corse tout à fait vraiment. Nous buvons quand même notre chocolat. Je finis de me raser mais nous envisageons sérieusement d’aller nous établir dans les caves, puisque on ne peut plus plaisanter tranquillement, d’autant plus que les obus continuent à arriver assez régulièrement, mais en dehors du camp. Nous sommes un peu émus. Il y avait longtemps que nous n’en avions pas entendu et malgré tout…
Et voici qu’arrivent 8 soldats dont un blessé, les seuls P.G. d’un commando de STALAG restés à ARNSWALDE
et qui logeaient dans la baraque détruite. Pas de veine. Des éclats dans la tête, sans rien de très grave,
mais les soins sont assez rudimentaires dans cette infirmerie sans eau et sans matériel… et naturellement éclairée à la bougie ! Vers le soir, nous discutons gravement pour décider s’il vaut mieux coucher en haut ou dans la cave lorsque 3 ou 4 salves craquent brutalement tout près des barbelés, ce qui tranche définitivement le débat ! Et nous nous installons aussi bien que nous pouvons. Le sommeil nous trouve caressant notre rêve… Est-ce pour demain ?
Lundi 5 Février – L’affaire prend tout à fait tournure. Déjà l’on entend des armes automatiques à l’est
et au sud. Une batterie de mortiers lourds allemands vient prendre position devant « l’ADMINISTRATION »
et tire aussitôt à grand débit. Tout de suite repérée, les obus russes la cherchent, mais trouvent plus souvent les bâtiments environnants. Cela fait un beau chassé-croisé de projectiles au-dessus du camp.
La bataille est toute proche, devient violente dans la matinée. On entend des tirs de mitraillettes qui paraissent à portée de la main, puis le calme revient un peu. Profitant de la pause, sans doute, 2 fantassins et un feldwebel viennent nous rendre visite « en copains ». Ils nous racontent les derniers bobards (il y en a chez eux aussi) !
Les russes sont environ à 2 kms à l’Est et au Sud… ARNSWALDE est encerclé ! On s’en doutait un peu,
mais ça fait toujours plaisir de l’entendre. Allons ! il y a du bon ! A 8 heures du soir, 2 arrivées de gros calibre font trembler le bâtiment, les vitres volent dans tous les sens… C’est le début d’un violent bombardement
qui dure toute la nuit, visiblement centré sur les casernes et la route ARNSWALDE-GRANOW. Sommeil un peu agité, d’autant plus que les 2 batteries de mortier tout près du camp répondent rageusement.

Mardi 6 Février – la matinée est assez calme. Notre »copain » le feldwebel vient nous tenir au courant.
Hier, une pointe russe est arrivée jusqu’aux casernes mais a été repoussée par la contre-attaque du bataillon
de SS. Les troupes encerclées seraient les restes de 3 régiments, 1 bataillon de SS, 8 chars tigres
et 3 batteries de mortiers lourds. En tout, 5 à 6.000 hommes… et en effet, vers midi, nous voyons deux paires
de Tigres qui défilent le long du camp dans un grondement de moteurs. Du nouveau aussi : de violents bruits
de combats à quelques kilomètres à l’Ouest et au Nord-Ouest. Nous n’en pouvons plus douter maintenant,
nous sommes encerclés. Le jeu devient passionnant. Chacun essaye de suivre et de comprendre le combat.
Des greniers, on voit très bien les éclatements qui jalonnent les lignes, les mouvements de troupes rapides
et discrets… le soir, la ceinture d’incendies qui se resserre chaque jour. Cette nuit encore, violents duels d’artillerie ; décidément, ces gens sont bien bruyants. Ces casernes constituent un gros centre de résistance,
ou plus exactement un centre de soutien pour les troupes en ligne à environ 1 km, un P.C. de bataillon est installé dans les casernes boches, une compagnie de réserve dans le block I, un observatoire dans le block IV.
Alors bien sûr, il ne faut pas espérer dormir sur ses 2 oreilles !!!

Mercredi 7 Février – Toute la journée s’écoule dans le calme relatif, ce qui est fort apprécié par les corvées d’eau. Pour nous procurer ce liquide indispensable il faut sortir du camp à travers les barbelés et puiser dans
un bassin dit de défense passive assez croupissant surtout depuis qu’un obus est venu éclater en son milieu.
Ces sorties sont toujours assez délicates, il faut repérer le moment calme et ne pas trop se montrer. Le moment choisi est généralement le lever du jour, heure à laquelle les artilleurs paraissent se reposer de leurs fatigues nocturnes. A la fin de l’après-midi, nous nous trouvons subitement entourés par un véritable charivari. Sifflements aigus, détonations en coup de fouet qui se répercutent sur tous les murs, crépitements endiablés
de mitrailleuses, aboiements des PANZERFAUST (NDLR : BAZOOKAS), rien n’y manque.
Pas question de monter dans les étages voir ce qui se passe et de nos soupiraux, on ne distingue guère.
Nous supposons une bagarre de chars autour des casernes et du camp. Peu à peu le calme revient sans
que la situation ne s’en trouve changée. C’est plutôt décevant. A la nuit, nous entendons des coups à la porte du block qui ouverte, révèle la présence de quelques Fritz amenant 3 blessés et qui nous demandent (ils en sont là) si nous pouvons panser leurs éclopés. Le français est correct, et puisque la Convention de GENÈVE existe,
le toubib retrousse ses manches et sort ses derniers paquets de pansement. Drôlement amochés les copains et il est peu probable qu’ils en reviennent. Ils ont été ramassés par une salve alors qu’ils tenaient un petit poste près du camp. Leurs camarades paraissent se trouver bien chez nous et ne montrent aucune ardeur à retourner
au Casse-pipe. Ils finissent tout de même par partir après l’arrivée d’un sous-lieutenant, amenant leurs blessés. Nous héritons ainsi d’un assortiment complet d’équipements de fantassins du Grand Reich avec fusils, panzerfaust, grenades, cartouches… et cigarettes que nous partageons en frères après avoir balancé les armes un peu trop compromettantes dans les barbelés. Et la nuit, pour changer… bombardement !

Jeudi 8 Février – Toujours la même histoire et ça devient monotone ! obus un peu partout dans la cour,
dans les blocks, les garages, « chez OLIDA ». Avions de reconnaissance russes…

Vendredi 9 Février – De plus en plus la même chose. Un obus pénètre et éclate dans la salle de visite
de l’infirmerie, au-dessus de nous. Et vraiment, notre pauvre block III est repéré car au moment où nous attaquons le dîner (on attaque ce qu’on peut) 3 projectiles font mouche sur lui à quelques secondes d’intervalle secouant tout le bâtiment qui tremble comme une feuille morte pendant que les débris de tuiles
et de maçonnerie volent dans tous les sens. Heureusement que la cave est solide ! Nous commençons à fort bien nous habituer et après avoir vérifié qu’il n’y avait pas d’incendie, nous reprenons nos fourchettes.

Samedi 10 Février – Dieu que cela devient monotone. Voilà une semaine que nous sommes en plein baroud. Qu’on ne vienne pas nous parler de guerre éclair ! Cependant, l’existence présente quelques détails pittoresques et amusants. C’est ainsi que notre « copain » le feldwebel a bien repéré le moment où le matin nous prenions notre petit déjeuner aux frais des américains. Comme il apprécie fort les produits démocratiques, il vient donc tous les jours « mine de rien » s’inviter… « en copain ». Il s’est même pris pour nous d’une belle amitié et ce matin nous a tenu avec des regards émus un discours attendrissant. « Nous sommes encerclés et malgré nous, un jour ou l’autre, nous serons submergés par les hordes russes, keine waffen, keine sperre, keine hoffnung ! (NDLR : aucune arme, aucun blocus, aucun espoir !) et alors nous aurons du mal à nous défendre nous-mêmes pour pouvoir vous protéger. Les russes ne font pas de prisonniers – Deutsch, franzose… alles kapout ! Et comme il nous aime bien, il ne veut pas que nous soyons fusillés sans pouvoir nous défendre et il nous propose…
une caisse de grenades ! qu’il va nous faire porter. Nous sommes touchés jusqu’au fond du cœur par cette délicate attention ! Mais nous ne tenons pas à ce que les russes nous trouvent détenteurs de grenades allemandes et nous avons toutes les peines du monde à décliner son offre ! Il repart navré de voir ces français déprimés par la captivité au point de refuser des moyens de défense.

Dimanche 11 Février – Combats extrêmement violents à moins d’un kilomètre au sud-est, il est préférable
de ne pas trop se montrer aux fenêtres si l’on ne veut pas être salué d’une rafale et ce serait vraiment idiot
de se faire tuer maintenant. Dans la journée encore trois obus dans le block qui commence à être percé comme une écumoire. Nous avons la visite du capitaine de nos blessés de l’autre jour qui, pour nous remercier,
nous amène un demi-cochon, plusieurs lapins et une bouteille de kirsch ! Prenez-les sans remords, nous dit-il ; nous ls avons volés aux SS ! Vraiment l’accord parfait n’a pas l’air de régner. La nuit est assez calme mais
à minuit nous sommes réveillés par des hurlements de haut-parleurs qu’on comprend mal. Notre feldwebel nous dira demain que c’est un ultimatum russe. L’appel se termine par de la musique de danse !

Lundi 12 Février – Calme presque absolu toute la journée… Reddition ou pas reddition ? Attente fiévreuse.

Mardi 13 Février – C’est le jour de mardi-gras. Il tombe une neige épaisse. Pas un coup de canon ! Reddition ? Nous finissons par y croire lorsque vers 10 heures nous voyons le clocher d’ARNSWALDE se parer d’un immense drapeau à croix gammée ! Gare là-dessous ! C’est le moment de numéroter ses abatis. Et en effet à midi précis, nouveau bruit de haut-parleur et immédiatement la danse commence, et quelle danse ! Nous en prenons notre part bien sûr mais le « brennpunkt » (NDLR : « point de feu ») est le village d’ARNSWALDE jusqu’ici épargné. C’est un roulement absolument continu d’explosions. Comme au temps des plus belles préparations de 14/18 nous dit un ancien. De notre soupirail nous voyons les maisons voler dans les airs, les incendies s’allumer,
le clocher s’ébrécher peu à peu. Le soir, ARNSWALDE est en ruine. A la tombée de la nuit, un char russe qui est arrivé au coin des casernes s’explique avec un Tigre embusqué à la sortie d’ARNSWALDE. Les obus se croisent
le long du camp avec un bruit curieux de gifles rythmées… Nous mangeons les lapins des SS.

Mercredi 14 Février – Le bombardement qui s’était calmé pendant la nuit reprend de plus belle.
Il devient périlleux de sortir du block et même des caves… Des groupes de combat allemands traversent le camp en formation diluée avec plat-ventre tous les vingt mètres…

Jeudi 15 Février – Ça continue. ARNSWALDE brûle de toutes ses maisons, un peu de tristesse dans notre petite équipe. UN camarade atteint d’une jaunisse infectieuse est dans un état désespéré.
Verra t-il sa libération ? Cette libération que nous sentons maintenant toute proche ?

Vendredi 16 Février – Il fait beau, le soleil brille dans un joli ciel bleu. Les artilleurs russes doivent être fatigués car c’est à peine si quelques explosions viennent troubler notre quiétude. C’est seulement vers midi
que des tirs assez serrés un peu à l’est du camp viennent nous rappeler que c’est la guerre.
C’est un jour de gala aujourd’hui car nous dégustons le cochon des SS… Pendant notre repas, notre attention est attirée par des groupes allemands qui traversent le camp à toute allure, venant de l’est. Ils sautent les barbelés et continuent vers ARSWALDE. Nous faisons des hypothèses toutes aussi fausses les unes que les autres.
A 14 heures, un camarade qui était monté pour raisons physiologiques redescend précipitamment en criant :
« Ces salauds de boches m’ont tiré dessus dans le couloir ». Nous avions entendu la rafale de pistolet-mitrailleur mais nous en entendons tellement ! Le Capitaine M. bondit aussitôt pour se rendre compte et redescend
non moins vite « Ce ne sont pas des boches, ce sont des russes ». Ils sont dans la cour ! Nou n’avons pas le temps de consulter car une salve de mitraillette traverse la porte du couloir des caves. On frappe à coups violents à cette porte avec des hurlements d’une langue inconnue. Nous faisons appel à nos connaissances ( ?) de la langue de TOLSTOÏ… « Fransouski ! Fransouski » ! On ne tire plus… On ne crie plus… C’est déjà un résultat.
Mais chacun reste sur ses positions de chaque côté du panneau de bois percé comme un vieux chaudron ! Quelques secondes d’hésitation et M. ouvre brusquement la porte… On ne tire pas… Nous voyons 2 canons de pistolets-mitrailleurs, deux têtes mongoles coiffées de chapka qui s’avancent, regardent… Puis enfin deux russes tout entiers… Et on se regarde d’un air soupçonneux ! Notre camarade B. qui parle un peu russe s’avance
et essaye d’expliquer. Nous tendons un petit bout de papier avec un bref laïus que les braves mongols mettent dans leur poche. Mais ça a dû les impressionner car leurs visages deviennent plus calmes et finissent
par s’éclairer d’un sourire Tout de même on ne peut pas rester ainsi éternellement ! M. toujours lui, en prend un par le bras et avec l’aide linguistique de B. l’amène visiter la cave. Quand il a vu qu’il n’y avait pas
de Fritz… NIEMSKI NIET ! et qu’il a compris que nous sommes français, les mitraillettes sont rengainées
et on fraternise ! Cigarettes, congratulations (eux en russe, nous en français, mais ça n’a pas d’importance).
Pendant ce temps, l’assaut des autres blocks continue en un combat sans merci… Bientôt d’autres russes arrivent, mais comme l’un d’eux repart vers les casernes boches pour chercher un officier, il est salué par
une rafale de mitraillette qu’il croit avoir été tirée du block III. Immédiatement l’entretien devient menaçant.
Nous finissons cependant, après une nouvelle visite des caves, par calmer leur suspicion et tout s’arrange… Toujours de nouvelles arrivées, un officier puis un autre, une infirmière qui s’amuse comme une gosse et
se régale de chocolat américain. Enfin un commandant, celui du bataillon qui nous a délivré et qui veut établir son P.C. dans nos caves. Il est très gentil d’ailleurs ce commandant et nous dit qu’il veut nous évacuer tout de suite car l’attaque russe a été faite par surprise, il craint une contre-attaque, et ne veut à aucun prix que nous soyons repris par les Fritz. Les plus valides vont donc partir à pied pour un poste de secours à 2 kms à l’est.
Ceux qui ne peuvent pas marcher seront amenés par un camion qu’il va demander à l’arrière.
Je suis de ceux-ci et cela ne m’enchante guère. Nous voyons partir à pied les camarades et restons une dizaine avec les russes. Pourvu que les boches n’aient pas la mauvaise idée de contre-attaquer trop tôt.
Les éléments russes les plus avancés sont aux lisières d’ARNSWALDE (500 mètres à peine). Nous restons donc dans notre cave. A l’extérieur, un calme relatif règne, pas un obus allemand ne tombe dans les environs (maintenant ce sont les obus allemands que nous exposés à recevoir !). Tout se limite à des tirs de fusils mitrailleurs exécutés des fenêtres du bloc vers le village. Les russes s’installent dans les caves et viennent
nous rendre visite. Nous sommes et nous resterons la curiosité du jour ! Cela ne nous empêche pas de trouver
le temps long. Maintenant que nous sommes libérés, nous aimerions bien être un peu plus loin de l’éventuel coup de main d’une compagnie de SS. Cela se passerait peut-être moins bien ! Enfin vers 20 heurs,
le commandant russe revient : « Machine ! Machine ! » ce qui veut dire : camion ! Du coup, nous respirons plus largement. En effet, un camion est là à la porte du block. On charge les allongés sur leurs brancards,
y compris notre pauvre camarade G. qui agonise. Nous faisons nos adieux à nos libérateurs et au moment
où le camion démarre, le premier obus boche tombe dans la cour sans faire de dégâts. C’est peut-être ce qui déclenche la bagarre car aussitôt la batterie de mortiers allemands qui est installée à la porte du camp
et qui a été prise d’assaut par les russes se met à tirer… sur ARNSWALDE. Nous sortons du camp salués par les sifflements des projectiles éclairés par les incendies qui dévorent les maisons environnantes.
Il a une drôle d’allure l’OFLAG IIB vu de l’extérieur en cette soirée du 16 février 1945. Troué comme un vieux fromage de gruyère, ses barbelés déchiquetés, ses miradors démolis, avec des cadavres allongés de-ci, de-là.
Quelle joie pour des prisonniers ! Nous n’avions jamais rêvé pareille fête ! sur les ailes du camion, deux soldats russes scrutent la nuit, le pistolet-mitrailleur au poing. Mais les Fritz ont été trop surpris pour qu’il y ait la moindre réaction et nous arrivons sans encombre au poste de secours où nous retrouvons nos camarades.
Tout le monde embarque dans des camions et nous repartons en colonne pour une longue tournée dans les postes de secours du secteur. La campagne est ravagée de trous d’obus, de traces de chenilles ; les arbres, les poteaux télégraphiques gisent et là et nous réalisons mieux la violence des combats qui se sont déroulés autour de nous. Tous les villages que nous traversons sont complètement détruits, cela pue l’incendie, la mort et la boue remuée. Le long des routes transformées en fondrières et coupées d’entonnoirs, des groupes de fantassins montant en ligne, lourd piétinement et murmure confus, des batteries d’artillerie arrêtées, attendant le jour pour se mettre en position de tir. Nous arrivons ainsi à GRANOW, un petit village aux trois quarts détruit,
situé à 12 kms d’ARNSWALDE. Il fait un froid glacial et au moment où le camion s’arrête, G. meurt
sans que nous puissions rien faire pour lui. Il est minuit, les russes nous conduisent dans une maison où brûle
un gros poêle en faïence. Nous nous couchons en vrac sur le sol. Est-ce la détente nerveuse ?
Nous sommes éreintés et un quart d’heure après, 40 P.G. français libérés dorment comme des brutes,
leur première nuit d’hommes enfin libres.

J’avais donc l’intention de continuer mon récit. Je n’en ai retrouvé aucune trace. Peut-être ne l’ai-je pas écrit. Il aurait raconté mes pérégrinations entre le 16 Février et le 5 Avril 1945 ? jour où j’ai posé le pied sur
le quai de la Joliette à MARSEILLE… où ma guerre avait commencé à la mobilisation, le 6 septembre 1939.
Ironie des circonstances ! De cette période ne me restent que des souvenirs et quelques repères.
Les dates se sont effacées de ma mémoire, sauf quelques-unes que des recoupements me permettent de retrouver, les noms de lieux ont changé de l’allemand au polonais… C’est sans doute dommage car cette période a été riche en péripéties et en détails, pittoresques ou plein d’enseignements. Voici quelques repères :

Samedi 17 Février 1945 – Nous arrivons à GRANOW, PC de la division russe qui nous a délivrés et où nous vivrons une semaine, hôtes de la KRAZNIAYA ARMYA (NDLR : Armée Rouge) avec des rapports excellents, bien reçus, bien nourris et… bien abreuvés. Nous fêtons la journée de ladite Armée avec moult toasts à STALINE, CHURCHILL, DE GAULLE etc… etc… Pendant ce temps les troupes continuent à se battre à ARNSWALDE qui résiste jusqu’au 24 février. Le lendemain, la division lève l’ancre et, pour toute consigne, les russes nous disent qu’ils croient savoir qu’un camp de rassemblement de prisonniers libérés a été installé à LUBLIN
(environ 500 kms au sud-est) et qu’ils nous conseillent de nous y rendre. Comment ? Quelle question !
Rien n’est impossible pour un russe !

Dimanche 25 Février 1945 – Nous rassemblons nos bagages (légers) et en route pour une odyssée très picaresque qui nous amènera le 21 Mars à LUBLIN et le 28 à ODESSA, mais modes de voyages différents !

La phase auto-stop. Les diverses péripéties ont réduit mon groupe à 6, y compris le camarade parlant russe, ce qui a bien simplifié les choses, plus au bout de quelques jours, 4 déportées de RAVENSBRÛCK, découvertes,
en fort mauvais état, dans une maison abandonnée du côté de POZNAÑ et que nous prendrons en charge
de notre mieux. L’auto-stop est très facile et pratique par les camions revenant à vide du front vers l’arrière,
en direction générale de l’est – ce qui nous éloigne de notre route théorique – est plutôt zigzagant et fantaisiste.
On couche où on peut, on mange dans les roulantes russes que nous rencontrons. Pas de gros problèmes. Beaucoup de rencontres pittoresques ! Et puis, un beau jour, nous arrivons à un patelin avec une gare
à peu près en état et une voie mise à l’écartement russe.

La phase chemin de fer aventureuse - Assez vite nous arrivons à monter dans un train de marchandises retournant à vide vers la Russie, en compagnie d’un Capitaine de l’Armée Rouge faisant une liaison entre
son état-major au combat et MOSCOU. Je ne galèje pas, ça doit être ça l’esprit slave ! Il est charmant
et flegmatique. Il occupe les longues heures de voyage à très faible vitesse à tirer au révolver sur les corbeaux qui peuplent la plaine enneigée ! Le train roule, traverse VARSOVIE en ruine, roule toujours. Notre ami veut
à tout prix nous amener avec lui à MOSCOU visiter la ville, c’est gentil de sa part mais… alors nous descendons à la première gare qui semble être un nœud ferroviaire important. J’ai oublié le nom. En effet, après un ou deux jours, nous découvrons un convoi qui part pour le sud et passera à LUBLIN. Comme quoi tout s’arrange ! Nous arrivons le 21 Mars dans un immense camp où nous restons jusqu’au lundi 26. Visite, marché noir…

La phase chemin de fer organisée – Au matin nous sommes informés que le premier convoi vers ODESSA pour rapatriement par bateau, partira le jour même et que… miracle inexpliqué, notre petit groupe, peut-être à cause de nos déportées, est dans le lot. On embarque, on roule, on traverse la SILÉSIE, l’UKRAINE, immensité impressionnante par les ruines que nous voyons défiler et les longs paysages déserts…
Le 28 Mars au soir nous sommes à ODESSA. Encore des ruines mais déjà pas mal d’immeubles ont été récupérés. Installation dans un hôpital à peu près habitable. On se réhabitue au monde et on retrouve de vieilles habitudes. La troupe des prisonniers français a été « organisée » hiérarchiquement par quelques officiers supérieurs d’active. Ils sont là pour ça, non ! On visite ODESSA. C’est vite fait. Le vendredi 30 Mars,
c’est PÂQUES, nous avons la visite d’un Jésuite de la paroisse d’ODESSA (eh ! oui !). Il ne dit la messe.

Samedi 31 Mars 1945 – Un Commandant russe vient à l’hôpital au petit matin, il a besoin du bâtiment qu’il veut occuper. Nous devons donc faire nos bagages et embarquer immédiatement sur un bateau anglais qui vient d’arriver au port pour l’évacuation des prisonniers. Les « autorités » françaises toujours « réglo » s’insurgent. Nous sommes les derniers arrivés, les autres doivent partir avant nous… etc, etc.
Le russe ne parait pas sensible à ces arguments et maintient son ordre. Nous embarquons ! Le port (1).
Un bateau tout blanc « EMPRESS OF INDIA » paquebot de la « P and O COMPANY », transformé en transport
de troupes, qui vient d’AUSTRALIE. Breakfast – Eggs and bacon – Orange marmelade and so on…
Confort, cordialité, flegme anglais garantis. On traverse la Mer Noire assez agitée. Le dimanche 1er Avril, ISTANBUL où nous passons la journée en rade devant la CORNE D’OR. Départ le soir. Les détroits, la Mer Egée, on change de cap devant CYTHÈRE, le détroit de MESSINE, celui de BONIFACIO (ça tangue dur). On a vu le STROMBOLI en passant ! On surveille une mine dérivante à contrebord dans l’indifférence la plus absolue des marins anglais qui ont dû en voir d’autres ! La croisière aux frais du gouvernement ! Que demander de plus ?

Jeudi 5 Mai 1945 – « l’EMPRESS OF INDIA » navire de Sa Majesté, accoste à MARSEILLE… FIN

GUY CATTIN Oflag IID/IIB Block IV, Stube 304

(1) Pour les cinéphiles ! Je n’ai pas vu les escaliers célèbres du “CUIRASSÉ POTEMKINE »…
ni la voiture d’enfant !