Hommages & témoignages

Récit du voyage du souvenir effectué en 2003

INAUGURATION DU NOUVEAU MONUMENT DE GROSS-BORN

Je me suis rendu en Pologne du vendredi 27 au lundi 30 juin 2003. Le vendredi après-midi, le fils et le petit-fils du Docteur PAWLOWSKI, sont venus me chercher à l’aéroport de Berlin Tegel. Nous nous sommes rendus
chez le Docteur PAWLOWSKI à SZCZECIN (STETTIN), où nous avons passé la nuit. Le samedi matin,
départ pour CHOSZCZNO (ARNSWALDE), où nous étions attendus par les autorités militaires de la caserne, ancien Oflag IIB. Nous étions invités, à des places d’honneur dans la cour de l’ex-Oflag, à la prestation de serment au drapeau des jeunes soldats Polonais du nouveau contingent. Une cérémonie militaire de belle tenue, associant les familles des appelés, et suivie d’une présentation des matériels de lancement de missiles
de ce régiment, a eu lieu. Le Colonel Henryk ŁOMNICKI, qui dirige la caserne, a commandé la cérémonie.
Il a parlé ensuite aux familles de ces jeunes soldats dans la Turnhalle. J’ai pu ensuite revoir la chambre
de mon père, située au dernier étage du "Block 1". Nous avons été reçus dans la salle d’honneur du régiment, dans le ‘Block 4". La remise de cadeaux a eu lieu, dont deux drapeaux Français qui seront présents au monument situé au centre de la ville lors des cérémonies officielles qui jalonnent, en France comme en Pologne, une année civile. J’ai été invité à écrire un mot sur le livre d’or du régiment, ce que j’ai fait au nom du Général Jean SIMON et de l’amicale. Cette visite s’est terminée par un déjeuner offert par le Colonel ŁOMNICKI,
dans le bâtiment, extérieur à l’Oflag IIB, qui est situé entre le "Block 3" et le Block de "l’ex-poste et des cuisines", et qui vient d’être entièrement restauré. Après ce déjeuner, les deux capitaines, Adam SUCHOWIECKI et Marek ZUCHOWICZ, (qui ont retrouvé, l’an dernier, des documents originaux concernant le "Comité Gaulliste Républicain" dans le grenier du Block 2), nous ont conduits au monument de l’Oflag, au centre de la ville.
Nous nous sommes ensuite rendus au presbytère sur le mur extérieur duquel est apposée la plaque de l’Amicale, donnée à l’aumônier militaire par Bertrand de CUNIAC en 2001. Puis nous sommes allés au cimetière
de CHOSZCZNO, dans lequel se trouve un carré réservé aux Officiers Polonais morts au cours de leur captivité
à l’Oflag IIB. Les tombes y sont entretenues par les appelés de la caserne. On ne nous avait pas parlé, lors des précédents déplacements de délégations françaises, de l’existence de ces tombes. A l’issue de ces différentes visites, nous avons rejoint BORNE SULINOWO (GROß-BORN), où nous étions attendus pour le dîner.
Le dimanche matin, nous avons assisté à l’office religieux dans l’église de la ville. Quelle ne fût pas ma surprise d’y découvrir une exposition sur l’Oflag IID, réalisée par l’ingénieur forestier domanial, Tomasz SKOWRONEK, qui se passionne pour l’histoire de cette région et de ce camp. Les vestiges sont situés aujourd’hui dans l’immense forêt d’état dont il assure la gestion. J’apprends que cette exposition a été installée dans l’église début juin et doit y rester jusqu’à mi-septembre. La population est donc très informée maintenant sur la présence
des Français, puis des Polonais ainsi que des Russes en ces lieux. Les panneaux de cette exposition présentent :

 1) le plan de l’Oflag IID, que nous avions donné lors d’un précédent voyage, et qui est tiré du livre
de l’Abbé Pierre FLAMENT qui est cité sur cet agrandissement.

 2) le plan du camp Russe voisin.

 3) 91 plaques de prisonniers Polonais, identiques aux plaques des prisonniers Français,
retrouvées lors des exhumations.

 4) des documents et photos qui concernent les exhumations des corps de prisonniers dans la forêt,
dont je parlerai plus loin.

 5) des cartes et lettres écrites par des prisonniers Polonais de l’Oflag IID.

 6) des boutons d’uniformes des différentes nationalités de prisonniers détenus en ces lieux,
et retrouvés lors des fouilles.

 7) des dessins réalisés par des prisonniers Français, que nous avions donnés lors d’un précédent voyage,
en 2001. Intérieurs et extérieurs de baraques, miradors et clôture, popotes, etc…

 8) articles de presse Polonais parlant de l’Oflag IID-IIB, dont celui relatant notre venue en juin 2002.

 9) après chaque cérémonie religieuse, et devant l’autel, là où les fidèles s’agenouillent pour la communion, une bande de nombreuses feuilles de papier de format 21 x 29,7, collées entre elles, est déroulée,
sur environ 8 à 10 mètres. Celle-ci comporte plusieurs centaines de noms de prisonniers Polonais de l’Oflag IID.


Après le voyage organisé par le Général SIMON en 1993, et après toutes les recherches entreprises depuis lors, quelle joie de voir que cette exposition fait parler aujourd’hui de cette douloureuse captivité
"Franco-Polono-Russe" en ces lieux. A l’issue de la messe, nous nous sommes rendus sur les lieux de l’Oflag IID,
à 20 kilomètres au sud de BORNE SULINOWO. Le moment d’inaugurer le monument érigé à la mémoire
des Officiers Français morts au cours de leur captivité à cet endroit était arrivé. Je revois le monument érigé en 1998 par les Polonais de l’AK, à côté de la voie ferrée. Il n’évoquait alors que la captivité des Officiers Polonais. Une plaque donnée par l’amicale Française est apposée sur une roche voisine, et rétablit donc, depuis 2001, l’histoire de la présence des Officiers Français. Nous nous dirigeons vers ce qui fût l’entrée du camp, et,
sur la gauche, 30 mètres plus loin, voici le nouveau monument de granit gris clair.
Le sculpteur présent m’expliquera plus tard qu’il symbolise une porte qui s’entrouvre vers la liberté.
Deux plaques en bronze y sont apposées. Le texte en a été écrit par le Général SIMON. Sur la plaque la plus haute, il est écrit en Français. Sur la plus basse, traduit par le Docteur PAWLOWSKI, il est écrit en Polonais.
Le voici : En souvenir des officiers Français des Oflags IID et IIB, morts en captivité entre 1940 et 1945,
et en particulier du Lieutenant André RABIN, abattu par les Allemands, à bout portant, à la sortie d’un tunnel, lors d’une tentative d’évasion. La cérémonie commence. J’avais envoyé un bandeau à nos trois couleurs et j’avais demandé à nos amis Polonais de faire réaliser une gerbe. Pleins de délicatesse, ils l’ont faite réaliser avec des fleurs également à nos couleurs. On me la donne. Je me place, à l’invitation du président régional de l’AK, Ryszard PISZCZECKI, devant le monument. Les membres de l’AK, les militaires présents,
(mes deux amis, capitaines de CHOSZCZNO), la population, sont derrière moi. A gauche du monument est placé le drapeau Français remis à l’A.K., en 2001, par Bertrand de CUNIAC, à droite le drapeau Polonais.
Il manque une fanfare, mais, à l’aide d’un "lecteur de CD", retentit "La MARSEILLAISE". A son début, l’émotion ressentie m’empêche de la chanter distinctement. J’entends, derrière moi, la voix du Docteur PAWLOWSKI, francophile accompli, qui chante notre hymne, ce qui m’aide à terminer ce chant à pleine voix. Puis "la marche de DOMBROWSKI", l’hymne Polonais retentit à son tour et est chanté avec ferveur par tous nos amis présents.
Je pense, ne l’ayant pas vécu moi-même, aux différents récits relatant l’échange de mai 1942 entre Polonais
et Français, et au cours duquel, les mêmes hymnes dans les mêmes lieux ont été chantés 61 ans plus tôt.
Le Docteur PAWLOWSKI prend la parole et lit, en Polonais, la lettre du Général SIMON à nos amis.
Il a pris le temps, dès le soir de mon arrivée, de la traduire et de la taper à la machine. Le Président régional
de l’AK, Ryszard PISZCZECKI, remercie le Général SIMON et explique pourquoi ce monument a été érigé. L’A.K. a souhaité, en ces lieux où des hommes de différentes nationalités ont souffert, et dont beaucoup y sont morts, créer un mémorial du souvenir. D’autres monuments seront construits rappelant la présence de ressortissants d’autres nationalités. Il explique aux personnes présentes que les démarches et recherches initiées par l’Amicale Française de l’Oflag IID-IIB, ont donné du crédit à l’A.K. vis à vis des différentes autorités Polonaises concernées. En effet des Français venus de loin s’intéressaient toujours, 60 années après, aux souffrances endurées en ces lieux par leurs compatriotes. Il en remercie notre amicale. [Monsieur Ryszard PISZCZECKI explique également que je dois rencontrer, dans une dizaine de jours, au Canada, le Lieutenant et Docteur KOWALEWSKI.
Je dois aller avec ma famille, ainsi qu’avec Thomas PAWLOWSKI, voir ma fille aînée qui séjourne trois mois dans ce pays. Nous avons raconté l’histoire du Docteur KOWALEWSKI dans de précédents bulletins de l’Amicale. Il est venu d’ARNSWALDE à GROSS-BORN, avec ses camarades Polonais, en mai 1942, et a donc croisé
les prisonniers Français. Il a été informé de nos démarches récentes et a obtenu mes coordonnées après avoir lu l’article qui était paru en juillet 2002 dans "le Courrier de STETTIN". Cet article y relatait la venue sur place
de notre délégation. L’ingénieur forestier d’état me confie une lettre que je suis chargé de remettre au Docteur KOWALEWSKI ; ce sera fait le 9 juillet au soir, à notre arrivée à Edmonton. Le Docteur KOWALEWSKI réside depuis 1952 dans cette ville avec son épouse d’origine Belge. Nous passerons avec cet homme de 90 ans, toujours très alerte, et avec son épouse, 36 heures très intenses, avec beaucoup de tristesse de part et d’autre lors de notre départ.] A la fin de la cérémonie, nous remontons dans les voitures pour aller voir le lieu des exhumations. Nous prenons la route vers Rederitz, plein ouest, puis obliquons vers le nord et Borne Sulinowo. Après environ un kilomètre, nous prenons, vers l’est, un chemin forestier. Nous sommes en train de parcourir les trois premiers côtés d’un rectangle. Quand nous nous arrêtons, nous nous situons donc au nord-ouest du camp. Là l’émotion est à nouveau très forte, car, sur environ un demi hectare, ont été, après ces exhumations qui permettent de compter les corps et de retrouver les plaques d’identité, enterrés de nouveau les prisonniers Russes. Le travail de fouilles ,qui est loin d’être terminé, est effectué par des professeurs et étudiants
de l’université Polonaise de TORUN. Leurs estimations du nombre de morts Russes se situent entre 10 et 15 000 morts. Chaque tombe, qui contient plusieurs corps, est recouverte d’une croix fabriquée avec deux morceaux
de bouleaux. Je vois donc, 62 ans après, les tombes de ces pauvres hommes, victimes de la dictature nazie,
que tous les prisonniers Français présents, jusqu’en mai 1942 ont vu y être enterrés. 200 mètres plus au sud, on me montre le cimetière Polonais, dont les tombes ont été retrouvées à la suite du travail de géomètres,
à partir de données cartographiques On m’indique : 1) où était la limite ouest du camp, et, dès cet endroit,
on commence effectivement à trouver des morceaux de barbelé, 2) où était l’entrée du cimetière Français,
puis on me montre ce qui doit être le lieu des tombes Françaises. J’explique que nous ignorons si les corps
des morts Français ont été ou non rapatriés en France. On m’indique que des prothèses dentaires trouvées dans certaines de ces six tombes sont en cours d’expertise. Peut-être en saurons-nous plus dans un avenir proche ? Nous retournons à Borne Sulinowo, à "la Maison du Combattant", maison de retraite pour anciens combattants ou membres des familles de ceux-ci. Ce lieu occupe ce qui était l’hôpital allemand du grand camp militaire
de Gross-Born, avant et pendant la 2ème guerre mondiale. Le drapeau Français remis en 2001 par Bertrand
de CUNIAC pour être présent lors des cérémonies organisées au monument de l’Oflag, y est conservé.
Je remets alors, de la part du Général SIMON et de notre amicale, la somme de 1 800 euros, qui représente
la participation à la construction de ce monument dédié aux Officiers Français qui ont perdu leur vie au cours de cette captivité. Conclusion : Voici 10 ans que le Général SIMON a organisé le premier voyage en Pologne.
Je le remercie car son initiative nous a menés très loin. Depuis j’y suis retourné plusieurs fois, encadrant
des groupes d’anciens prisonniers, de leurs épouses, ou bien de veuves d’anciens prisonniers, d’enfants et même de 4 petites filles d’anciens prisonniers. J’ai voulu montrer ces lieux à mes trois filles qui n’ont pas eu la chance de connaître leur grand-père. Nous y sommes allés en 1999. Ce voyage m’a permis de leur apprendre beaucoup de choses sur sa vie et sur cette guerre. En 11 ans, ce sont donc quelques 45 Français qui sont, soit retournés, soit allés sur place. De nombreux contacts ont été créés avec les Polonais, qui aujourd’hui nous accueillent à bras ouverts. J’arrive au bout d’un long travail. C’est pour moi l’heure du bilan. Je pourrais dire "MISSION ACCOMPLIE" ! Mais nos anciens étant de moins en moins nombreux, je considère que les propositions de voyages sur place n’ont pas eu le retentissement que je souhaitais qu’elles aient auprès des jeunes générations.
J’espérais en effet que ces deux camps où nos "anciens" ont tant souffert pendant cinq ans, feraient l’objet,
pour de nombreux descendants, de quelques jours de recueillement et de réflexion sur place.
Nos amis Polonais, à Arnswalde comme à Gross-Born, se sont montrés très étonnés que je sois seul cette année. Que pouvais-je ou que devais-je leur répondre ?

Etienne JACHEET