Les Camps
L'Information

Ce tableau du cadre dans lequel nous avons vécu près de cinq ans, ne serait pas complet si nous ne parlions aussi des moyens d’information dont nous disposions. Il n’est pas possible d’isoler complètement quelques 3 000 prisonniers, sans qu’ils soient mis au courant des événements qui se passaient à l’extérieur des barbelés.
Nos moyens d’informations furent de trois sortes, chacun d’eux nous ayant été donné dans l’ordre suivant :

L’INFORMATION OFFICIELLE
Dès notre arrivée au camp, nous avons été abreuvés par les émissions tonitruantes des haut-parleurs disposés un peu partout dans le camp, auxquels il était difficile d’échapper - surtout dans les cantines.
Notre soif de nouvelles était telle que, les premiers jours, autour de chacun de ces haut-parleurs qui diffusaient les nouvelles alternativement en allemand et en français s’agglutinaient des groupes d’auditeurs,
tous prêts à commenter ces nouvelles. Cela ne dura qu’un temps relativement court et s’acheva au bout de quelques semaines par le sabotage de plusieurs de ces sources d’information. Intervint alors la presse écrite.
Nous n’insisterons pas sur le journal officiel des prisonniers, ce fameux "Trait d’Union" dont ont abondamment parlé tous ceux qui ont écrit et raconté leur captivité et qui, lui aussi, très vite n’a été utilisé que pour combler une partie de nos besoins en papier. Mais ce besoin était tel que, si généreusement distribué soit-il,
le "Trait d’Union" n’y aurait pas suffi. Heureusement, nous avons eu alors la possibilité de nous abonner à des journaux - soit allemands, soit français, mais édités en zone occupée - du genre "la Gerbe ". Le plus recherché des journaux allemands pour nous, dans notre zone, a été la "Pommersche Zeitung" qui nous parvenait chaque jour, et qui, outre son utilisation pour l’alimentation des schubinettes (*) ou pour tout autre usage plus intime, à partir de juin 1941, a réjoui les statisticiens du camp qui guettaient chaque jour la notice nécrologique
pour y relever le nombre des morts "für Führer und Vaterland".

LA PRESSE DU CAMP

Le besoin se faisait donc sentir d’une diffusion des nouvelles pour l’ensemble du camp ; et c’est ainsi que dès le mois de novembre 1940, est apparu
le premier journal du camp. Théoriquement consacré aux résultats
et commentaires des manifestations sportives, et donc intitulé
le "Ballon Captif ", il était réalisé avec des moyens rudimentaires :
écrit à la main en quelques exemplaires qui étaient affichés (**).
C’était insuffisant. On attendait mieux. Ce fut chose faite en mars 1941, ou, le 25, paraissait cette fois polycopié en de nombreux exemplaires
"Ecrit sur le Sable", journal au début bi-mensuel, puis mensuel et que
les prisonniers étaient autorisés à envoyer à leur famille.
"Ce travail de Pénélope fut continué au IIB et une équipe de la 203
du bloc IV mit au point un poste à casque assez rudimentaire marchant
sur piles (*) qui donna naissance, fin 1942, à l’ISF (ils sont foutus !)
dont les premiers bulletins furent accueillis avec joie, malgré leur irrégularité. Ce poste fut ensuite amélioré et branché sur le secteur,
mais il était limité aux P.O. et une solution vraiment satisfaisante n’intervint qu’à l’arrivée d’un appareil normal, toutes ondes, en 1943 ; c’était un colis comme les autres que les français de la poste emmenèrent un jour sous leurs bras, au nez et à la barbe du capitaine allemand.
Le plus difficile était fait et l’ écoute fonctionna désormais au bloc I avec une parfaite régularité, tantôt au 3eme étage, à la 327, tantôt au 1er,
de la 105 elle-même.
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Tampon de censure
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L’écoute, avec un haut-parleur, permit dès lors de prendre intégralement tous les discours importants.
Les officiers de Montwy apportèrent, à leur arrivée, du matériel supplémentaire qui passa à travers la fouille, dans la coque d’un navire ou dans un punching-ball. Un nouveau poste normal fonctionna alors au bloc III, d’abord à la 206, puis dans diverses chambres du 3eme étage. Au système du monopole succédait celui
de la concurrence et le résultat fut immédiat, les nouvelles se multiplièrent et l’on eut jusqu’à cinq éditions
du journal par jour ! C’était trop d’ailleurs et il est regrettable que le doyen n’ait pas voulu créer un organisme unique de diffusion des nouvelles sous son autorité et indépendamment de toute question politique.
Hélas ! La curiosité malencontreuse de deux "fouille- m ... " officiels au camp mit fin à l’activité de ce second poste : en soulevant le couvercle d’une marmite norvégienne, ils trouvèrent, un jour à leur grand étonnement, un poste mal caché. Toutes les offres de chocolat et de cigarettes américaines ne purent,
pour une fois, convaincre ces fonctionnaires corrompus ; mais aucune sanction n’était encore prise contre
qui que ce soit lorsque survint l’évacuation du camp.

"Les difficultés d’écoute provinrent d’abord des limitations de courant, mais elles furent assez facilement résolues par des branchements clandestins en particulier au bloc III, où grâce à l’infirmerie, le courant n’était jamais complètement coupé. Plus gênantes étaient les rondes des allemands, particulièrement en hiver, lorsque ces Messieurs trouvaient le froid trop vif dehors et venaient se réfugier dans les couloirs.
Enfin une assez grande discrétion était nécessaire pour éviter tout bavardage, aussi innocent fut-il ;
et les portes ne pouvaient être fermées trop longtemps sans éveiller l’attention. D’ailleurs, presque tout le monde fut assez sage pour se réjouir tout simplement d’être régulièrement informé sans chercher à savoir
de quelles chambres provenaient les écoutes.

Comment les appareils échappèrent-ils aux multiples fouilles que les allemands firent souvent avec le concours de policiers de la Gestapo (**) dans le but précis de trouver des postes dont ils connaissaient parfaitement l’existence ? "Les récepteurs montés au camp étaient dissimulés dans des trappes aménagées dans le plancher. Les postes arrivés entiers, trop hauts pour entrer dans des cachettes de ce genre, étaient en général simplement dans un carton : ce carton pouvait être laissé le jour dans les garages des hommes de troupe, rarement fouillés. Mais l’un de ces postes a passé toute son existence, recouvert d’une bonne couche de biscuits sur le haut d’une armoire et l’allemand qui, lors d’une fouille, a mis la main dans les biscuits sans chercher plus loin, n’a certainement pas eu autant de battements de coeur que le chef de chambre qui le regardait faire. A vrai dire, les fouilles étaient presque toujours connues d’avance et il suffisait d’emmener le poste sous son bras à l’appel. Jamais les allemands n’ont pensé à fouiller les officiers lors d’un appel, au lieu de chercher
dans leurs chambres. Quelle récolte ils auraient faite pourtant ! "J’ajouterai que des équipes de rédacteurs assuraient la confection de l’exemplaire original : ce fut longtemps la 1-205, puis la cave d"’Ecrit sur le sable" qui servirent d’antre aux rédacteurs clandestins des postes d’Arnswalde, alors que les bulletins du poste de Montwy étaient rédigés par un professeur de la III -407. L’exemplaire original était ensuite recopié en 13
ou 15 exemplaires (un par étage plus les garages) par de bonnes âmes dévouées et remis aux chefs des lecteurs qui en assuraient la diffusion dans toutes les chambres et la destruction après lecture.

Ainsi, diffuseurs, copieurs et rédacteurs s’ignoraient les uns les autres. "Alors que de 1940 à 1942, nous sommes restés coupés du reste du monde, nous avons pu ensuite, grâce au dévouement de tous ces camarades, suivre de très près les événements, tant militaires que politiques. Je crois même que nous pouvons,
sans mentir, prétendre avoir été beaucoup mieux informés que la plupart des français de France"(18).