Evasions

Conclusion

Il n’y a qu’une conclusion qui s’impose à ce récit d’évasion : la suprématie de l’esprit d’équipe et d’amitié
qui seul nous a permis d’aboutir à l’autre extrémité de notre long tunnel.

Si j’ai attendu plusieurs années avant de graver ces souvenirs sur du papier, c’est justement pour mieux faire ressortir cet esprit et estomper les menus détails qui disparaissent avec les ans. En effet, un reportage fidèle,
au lendemain de cette aventure aurait mis sur le même plan, sans hiérarchie ni perspective,
l’accidentel à coté de l’essentiel, le futile près de l’important. Le temps a donc érodé les pierrailles
sans importance de notre expérience, pour ne laisser émerger qu’un roc solide : celui de l’Amitié.

Durant cinq ans de barbelés, une seule expérience de tunnel réussit, la nôtre, sur peut être une vingtaine
de tentatives ; quelle était notre formule ? La volonté d’aboutir coûte que coûte d’une part,
la collaboration intime des différents sujets d’autre part. Tous de caractères différents, d’origines différentes
et même de motifs d’évasion différents, nous n’avions qu’un seul but en tête : l’aboutissement du tunnel ;
nous ignorions, volontairement, le travail fourni par chacun, car nous savions aussi avoir confiance
et nous savions que lorsque l’un de nous s’arrêtait de travailler quelques jours, c’est qu’il était à la limite de
ses forces et de ses possibilités. Lorsque l’un de nous avait un ’tuyau" intéressant sur la traversée de l’Allemagne ou des frontières, il ne le gardait pas jalousement pour lui, il en faisait participer toute l’équipe ;
même système de communauté pour l’argent Allemand, les plus favorisés donnèrent à ceux qui avaient moins.

Ce fut donc cette ambiance de collaboration amicale axée sur un même but qui nous guida tout au long
de ces huit mois de travail, aussi nous ressentîmes la mort tragique de RABIN comme vraiment la perte
d’un des nôtres, mais par contre, la réussite des quatre nous récompensa de nos longs efforts.
Un seul aurait-il réussi que nous aurions été suffisamment payés. Ainsi vécue, la captivité ne fut pas pour
nous une morne plaine où il pleut toujours ; non, car nous ne voulions pas accepter ce sort humiliant du captif, et nous avons cherché par tous les moyens à nous dégager de cet épais brouillard, nous souvenant
qu’un militaire et, plus encore un Officier, n’a jamais le droit de s’avouer vaincu.

Si nous échouâmes près du but, nous gardons tout de même la satisfaction "d’avoir voulu" et d’avoir réussi
à vaincre nos vainqueurs pendant huit mois. Ainsi, école d’amitié, école de volonté, école de devoir,
tels sont les grands souvenirs que nous gardons de ce boyau souterrain de 120 mètres de long, réalisé par treize camarades avec quelques morceaux de bois comme seuls outils, mais un moral à toute épreuve et un espoir fou comme guide de tous les instants.